Elle se dressait sur la scène…, Adèle Ducanchez

Finaliste Prix Energheia France 2019

Elle se dressait sur la scène de son théâtre. Plus que n’importe quel autre endroit, la scène était sa

maison. C’était ici qu’elle s’était imposée, qu’elle avait joué sa pièce et fait son premier grand

discours, son Manifeste pour l’Humanité. Pour la première fois, elle avait obtenu la reconnaissance du peuple et fait trembler les puissants. Pourtant, à voir toute cette populace inactive, elle ne voyait que des moutons. Un beau troupeau de moutons qui entraient et venaient au métro, sans oser se révolter. Elle ressentit quelque chose dans son ventre, et elle vit ce qu’elle n’avait pas voulu comprendre jusqu’à ce moment précis : la désillusion, l’amère désillusion. Cela la plongea dans une rage sourde. Elle eut envie de se jeter sur eux, et de tous les étrangler un par un. Elle faisait face à ses semblables, pourtant elle ne voyait pas un seul humain. Le silence se fit. Leurs yeux avides la suivaient, rivés sur elles, ils écoutaient puis ils repartiraient chez eux, sans rien changer . S’il fallait en finir, ce serait maintenant. Alors elle se retourna, fronça ses si beaux sourcils. Sa longue chevelure chatoyante, seule lumière dans l’ombre, fendit l’air en claquant. Sa silhouette se dessinait, que n’avait pas donné le monde pour cette femme-là…

« Je n’ai rien à vous dire. Que peut-on dire à des crétins ? Je vous parle d’amour, vous ne me

renvoyez que la haine. « Ne donnez à personne le pouvoir de vous soumettre ou de vous rebeller, car se rebeller est une autre façon de se soumettre » a dit… »

Soudain, elle eut une violente impression. Elle fit volte-face et elle vit un homme courir vers elle. Celane dura qu’un instant. Tout ce qu’elle pu saisir sur le coup fut deux yeux farouches, et un couteau.

L’homme approchait, il fendait l’air et le destin du monde se jouait à ce moment. C’était sans

compter sur les réflexes de Victor. Elle qui avait grandi dans un univers de violence et de cris, y

répondre était si simple. Toutes ses tentatives pour éteindre cette violence en elle, toutes ces heures passées à crier sa rage pour retenir ses poings, tout prit fin maintenant, sous les pas d’un

fanatique.Elle sortit mécaniquement, avec toute sa grâce, son propre pistolet qu’elle gardait depuis la manifestation où elle avait failli se faire casser la tête par les CRS.

Devant une salle de spectacle, siège de purgatoire des passions, devant des milliers de spectateurs, devant les médias, devant le monde entier, elle tira deux balles, froidement, sans sourciller.

Ce fut bien après, quand le vacarme se fit brusquement, qu’elle se perdit dans un tourbillon. Du

Sang. Des cris. Des Larmes. Et la beauté d’un corps qui tombe ainsi que son dernier soupir qui se

perd, comme pour signer la fin d’une tragédie. Mais le dernier acte ne se joue pas maintenant.

Victor revint à la réalité, vacillant. Les yeux vides du cadavre chaud qui la fixaient , accusateurs, lui mirent un coup de fouet. Elle tomba à genoux. Plus que la mort, c’était le retour de sa propre

violence, son caractère sauvage qu’elle avait contraint à se terrer au plus profond d’elle-même, qui la choquait. Très étrangement, elle repensa à la phrase qu’elle avait inscrite en note lorsqu’elle avait commencé son premier livre, elle était alors assise sur un muret de pierre au soleil. Elle avait hésité à écrire son histoire, toute cette horreur qui avait composé la moitié de sa vie. Et elle avait alors tracé sur le papier : « représenter la violence dans un lieu si beau, c’est risquer de l’esthétiser ».