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I racconti del Premio Energheia Europa

What happened Miz Bow ?_Zeynep Ulas, Paris

Prix Energheia France 2017

Il était une fois

Pourquoi « Il était une fois » ?

Parce que tous les contes commencent par «  Il était une fois ». Donc

Il était une fois,  une tempête qui s’abattit sur un pays.

Quel Pays ?

Un pays. Bon, tu vas me couper à chaque mot ou bien je peux continuer à raconter mon histoire ?

Rho c’est bon hein, si on ne peut même pas poser des questions.

Je reprends.

Il était une fois une tempête qui s’abattit sur un pays.  Toutes les feuilles s’envolèrent et les photos de Miz Bow avec. Elle essaya de les rattraper. Elle se pencha par-dessus sa fenêtre et elle n’attrapa que du vide. Sa mémoire se sauva.

Pourquoi sa mémoire se sauve ?

Mais c’est pas possible. Bordel.  Parce que sa mémoire se sauve, c’est tout.

Maman a dit que c’était pas bien de dire « bordel », que c’était un vilain mot. Et que dire « parce que » c ‘était pas une réponse.

PAR-CE QUE. D’où j’en sais moi ?

Mais c’est toi qui inventes le conte, donc tu dois savoir non ?

Bon, sa mémoire se sauve parce que les photos se sont envolées. Parce que les photos se sont sauvées, sa mémoire se sauve. Voilà, c’est tout. C’est à la fois métaphorique et à la fois au sens figuré.  Une métaphore, c’est quand tu compares quelque chose sans dire « comme ». Par exemple, quand tu vois une jolie fille, tu peux dire « elle est une jolie fleur » au lieu de dire « elle est jolie comme une fleur ». C’est plus poétique. Tu vois ce que c’est un cerisier en fleur ?

L’arbre avec des fleurs roses. Je crois que j’ai une pétale dans la boîte où je collectionne les fleurs.

Un.

Hein ?

Un pétale pas une pétale.

Mais c’est pas français « un pétale ». En plus, c’est moche.

Eh oh, tu vas pas m’apprendre le français non plus. Bref, donc t’imagines un cerisier en fleurs.  Une fois que tu vois un cerisier dans ta tête, tu imagines maintenant les pétales qui tombent. L’arbre est tout nu après et il est tout triste. Ensuite,  remplace l’arbre par la mémoire de Miz Bow et les pétales par les photos. C’est comme si chaque photo correspondait à un fragment de sa mémoire. Tu comprends mieux là ?

Euh ouais je crois. Enfin, ton histoire c’est du pipeau quand même.

C’est mon conte, je fais ce que je veux. C’est symbolique, ok ? Et si je veux, je peux même inclure des dragons dans mon histoire.  Je ne sais même plus où j’en étais. Qu’est-ce que je disais déjà ?

Tu parlais de sa mémoire qui est partie comme ça, fiut, avec les photos.

Donc, oui,

Sa mémoire se sauva avec les photos. Mais étonnement, chaque jour un fragment lui parvint. Une lumière blanche d’abord, celle qui se trouve au bout du tunnel. Celle qu’on retrouve dans toutes les histoires. Puis, un vi

Attends, pourquoi on retrouve la lumière blanche dans toutes les histoires ?

Je jure qu’il fait exprès.  C’est pas possible ! ARRRRRRHHHHH.  Parce que c’est un topos, ça représente le chemin qui mène soit à la mort soit à la vie. Tu vas me demander avec ta voix là « Mais c’est quoi un tôpos ? ». Et moi, je vais te dire «  topos déjà pas tôpos, et un topos c’est un lieu commun, quelque chose qu’on retrouve dans toutes les histoires. Grâce au topos, le lecteur n’est pas perdu, il est dans des sentiers qu’il connaît ». Voilà maintenant je vais continuer de raconter MON histoire.  Non, en fait, car là tu vas me poser une question et je la sens venir de là. Ne me demande pas quels sentiers, car je crois que je vais t’étriper. Et je m’en fous de si « étriper », c’est un vilain mot. Et je m’en fous que « je m’en fous » est un vilain mot. OK ?

Enfin, un peu de silence.

Puis, un visage émergea. Miz Bow se rendit enfin compte qu’elle était en apnée. Elle donna un coup de pied, fort, et remonta à la surface. Là, ses poumons lui insufflèrent une nouvelle vie, brûlante. Elle vit le monde en double.

En fait, Miss Bow, elle s’était noyée, c’est ça ? Et elle a vu le monde défiler sous ses yeux ?

Non, enfin, oui. Bon écoute la fin, tu comprendras.

Ses pupilles finirent par s’habituer à la lumière du jour. Miz Bow reconstruisit jour après jour les ruines de sa mémoire. Petit à petit, brique après brique, elle réussit à se rappeler des mots qu’elle avait pu prononcer jadis. Mais avant même qu’elle puisse se souvenir de la totalité de ses paroles, d’autres phrases venaient remplacer les précédentes. Tout allait si vite. Miz Bow ne remarqua pas que le jour déclinait à grande vitesse et que les mots coulaient. La lune se refléta sur ses mains. Elle les regarda, regarda, regarda, regar

Pourquoi tu répètes tout le temps « regarda » ?

Bon Dieu. Qu’ai je donc fait pour mériter pareille torture. C’est pour donner un style.  Un rythme aussi.

Je peux dire quelque chose ?

NON

Je ne comprends pas pour

J’ai dit NOOOOOON.

Ben, je m’en fiche.  Je ne comprends pas le rapport entre la tempête, les photos à la sauvette, les souvenirs perdues, et la noyade. Ah, j’allais oublier, et comment elle fait pour retrouver à moitié sa mémoire ?

Tu sais que parfois dans la langue française, on utilise des images pour expliquer quelque chose.  C’est ce qu’on appelle le sens figuré. Donc, mon conte n’est pas à prendre au sens littéral mais au sens figuré.

C’est comme si que je disais « t’as un baobab qui a poussé dans la main » ?

Oui, c’est ça et on dit « c’est comme si je disais » pas « comme si que ».  Tu peux soit imaginer que la tempête est une vraie tempête et dans ce cas mon conte est une histoire surnaturelle.  OU et je dis bien OU qu’il s’agit en fait d’un événement traumatisant.  Donc, dans ce cas, c’est le sens figuré. Tu sais parfois, le cerveau décide d’oublier pour protéger la personne. Enfin, non tu ne sais certainement pas, mais tu comprendras ce que je veux dire un jour.  Maintenant, tu te tais jusqu’au bout. Sinon, tant pis pour toi.

Elle les regarda, regarda, regarda. La lune.  Elle comprit enfin. Il était temps de se dire au revoir.  Alors… Alors… Elle pleura. Le lac se transforma en rivière. Et si on écoutait attentivement, si on prêtait l’oreille, on aurait pu entendre.

Pourquoi tu ne racontes pas la fin ? J’ai pas coupé ta parole en plus. J’ai même essayé de respirer sans faire trop de bruit.

C’était la fin. Le conte est fini.

Mais, je ne sais pas ce qu’on aurait pu entendre.

Ah, ben ça, c’est à toi de l’imaginer.

Mais c’est injuste.

Ainsi va la vie, hein.  On n’a pas toujours ce qu’on veut.

Hmmm.  Dis, est-ce que « Bow », ça veut dire quelque chose, je crois que j’ai déjà entendu ça quelque part mais chai plus où.   AH, si c’est bon  c’est maman qui dit ça, parce qu’elle veut des bowidov.

Ahahahah. Bon sang, tu m’as bien fait rire pour le coup. C’est « bow-window ». C’est de l’anglais. En français, on traduit ça par fenêtre en porte-à-faux mais c’est pas correct. Bow ça veut dire « arc » ou « le salut ». En fait un bow-window c’est une fenêtre qui forme un arc et généralement, c’est suspendu dans le vide.  Tu te souviens, Miz Bow se penche pour rattraper les photos, mais ça ne marche pas ? Ben, en fait tu peux imaginer qu’elle se penche par dessus un bow-window.  Ah tu sais quoi, ça m’a donné une idée. T’es un génie. J’avais tellement pas fait le rapprochement entre Bow et Bow-window.  En fait, Miz Bow aussi, elle est en porte-à-faux. Etre en porte-à-faux, ça veut dire quand t’es dans une situation où t’as pas un bon équilibre, où tu risques de tomber, ou bien une situation qui n’est pas confortable.  Et dans ce cas, le nom de famille de Miz Bow renvoie à sa condition.

Je peux dire quelque chose ?

Vas-y.

Pourquoi tu dis Miz et pas Miss ?

Parce que les British disent Miz.
Tu sais quoi ? Miz, c’est moche. Et en plus,  je ne comprends rien à ton histoire. C’est trop compliqué. Tu me dis que la tempête n’est pas réelle mais qu’elle l’est aussi en même temps. Tu me dis que c’est la fin de l’histoire, alors que je ne sais même pas ce qu’il faut entendre. Je l’aime pas ton histoire. Raconte-moi une autre. Mais pas une que tu inventes. Parce que les histoires que tu racontes, je ne comprends rien. Raconte-moi l’histoire des Pirates ou des sept nains. Au moins, y a pas des choses qui existent mais qui en fait n’existent pas, et  y a pas des gens qui sont suspendus dans le vide pour attraper des photos. C’est stupide de se pencher pour attraper des photos. Imagine tu tombes. Ma maman me dit toujours de ne pas me pencher quand la fenêtre est ouverte. Papa, lui ne veut même pas que j’ouvre la fenêtre quand il y a personne à la maison. En plus,  je comprends pas, tu peux pas attraper des photos. Tout est à l’intérieur de la boîte.

Ben pourquoi tu me regardes comme ça ? Les photos, c’est dans la tête de l’appareil photo, ça peut pas s’envoler. Elle est vraiment bête ton histoire. Mais vraiment.  On vous apprend n’importe quoi à l’école.