ColorMania, Juliette Dupied

Finaliste Prix Energheia France 2019

Rouge, bleu, jaune : les couleurs défilent derrière les vitres du métro qui serpente à toute

vitesse dans les boyaux sales et fuligineux. Violentes, agressives mais fondues, et éphémères. Elles s’impriment sur sa rétine et dérivent quelques instants dans une mer d’encre, comme lorsqu’on ferme très fort les paupières et que des formes colorées apparaissent. Puis elles se dissipent et sont vite remplacées. Vert, rose, orange, noir, blanc…Gras, grand, gros, promotions…

« She was a man ». Virginia Woolf avait dit d’Orlando « He was a woman ». Je dis « She

was a man ». Un petit bout de femme qui se voudrait virile mais qui n’a que l’apparence d’une

adolescente prépubère. Plate comme une planche à pain et noyée dans des vêtements trop grands,

elle a la rage. La rage de vivre. Elle veut être libre, elle veut s’affranchir des normes, tracer son

propre chemin. Elle est forte et fragile à la fois. Elle rêve de pacifisme, elle rêve d’humanité, elle

rêve d’égalité et de fraternité. Elle est idéaliste. D’aucuns diront utopiste. Imagine all the people,

Living life in peace…Lala lalala… Elle est sauvage, difficilement apprivoisable. Elle aime la nature et voudrait la protéger. Elle est honnête, franche, sûre d’elle. Engagée. Elle s’impose dans l’espace, elle prend sa place. Elle croque la vie à pleines dents, elle se jette corps et âme dans le flot de la vie.

Léo. Léo, c’est son prénom.

Léo ne tient pas en place. Elle est agitée, traversée d’une énergie dont elle ne sait comment

se débarrasser. Trop de stimuli. Trop de bruit, trop de néons, trop d’obscurité, trop d’odeurs

nauséabondes, trop de promiscuité…trop de contradictions dans ce monde sous-terrain manichéen et bipolaire. Le métro s’arrête brutalement dans sa course contre la montre. Crispation. Un sentiment d’angoisse s’empare simultanément des passagers, ils se recroquevillent imperceptiblement. Léo voit leurs liens se resserrer, une sorte de cohésion dans l’indifférence. Une sensation qui vient du ventre, poisseuse, et se répand pour remplir l’habitacle. Rouge, bleu, jaune : Léo voit les couleurs des liens qui se tissent. Bleu entre ce vieil homme assis et cette étudiante debout. Couleur de l’espoir, du calme. Jaune entre ces deux collègues de bureaux avec leur cartables à bout de bras et leurs costumes impeccables. Couleur de la puissance et de la richesses.

Rouge entre ces deux femmes, assises l’une en face de l’autre, que tout oppose. L’une en tailleur,

talons aiguilles, rouge à lèvres et coiffure parfaitement en place ; l’autre, en tenue de travail salie et avachie, teint terne et yeux fatigués. Rouge, symbole de la colère et de la jalousie. Léo est tendue, elle serre les dents. Le temps s’égraine toujours à une lenteur inimaginable dans ce genre de situation. Paradoxalement, tout le monde se retrouve dans l’attente du signal sonore, strident et désagréable, qui signalera le départ. Le temps s’étire. Les cœurs battent la chamade. Les passagers se jettent des regards discrets, s’observent du coin de l’œil, jaugent la situation. Après de longues minutes d’attente, la rame s’ébranle enfin de nouveau. L’irréalité de la situation s’estompe alors et tous les passagers se replongent dans leurs activités, leur introspection et leur indifférence. Léo est électrique, elle a l’impression qu’elle va imploser. Elle se jette en dehors du métro comme une balle. Soulagée de se mettre en mouvement.

Léo marche d’un pas décidé, à grandes enjambées. Salopette bleue et ciré jaune. Son carré

se balance au rythme de ses pas : deux rideaux de cheveux châtains ondulant des deux côtés de son visage fin. Elle aime conquérir la ville. Elle aime avoir l’air sûre et décidée, comme si la ville lui appartenait. Elle a rendez-vous avec une amie photographe, Mia. Même style, un peu plus street. Grosses baskets, sweat hyper confortable et pantalon serré. Mia décide de la prendre en photo dans un lavomatic, derrière une des vitres, comme s’il s’agissait d’un hublot. Une photo qui transmet bien le caractère de Léo, avec sa moue légèrement renfrognée et son regard dur. Puis elles passent une partie de l’après-midi à se balader dans Paris avant de finir dans un café. Lumière tamisée, plantes vertes suspendues au plafond, murs gris et odeur de café fraîchement moulu. Elles profitent de ce moment de complicité, Imagine de John Lennon et d’autres chansons des Beatles passent dans les hauts-parleurs. Elles finissent par se séparer et Léo rentre chez elle.

Des années plus tard. Du bruit dans le couloir. Aspirée en arrière comme l’eau du bain qui

s’écoule, Léa se retrouve dans son lit. Elle cligne des yeux, agitée. Toujours ce plafond blanc,

aseptisé, cette porte sans verrou, ces bruits stressants dans le couloirs, ces cris, cette froideur, et le seul cadre accroché au mur avec la photo de cette fille dans un lavomatic… Salopette bleue, ciré jaune. La partie droite de la photo est recouverte par une moitié du visage de John Lennon. Une photo en noir et blanc, déchirée, superposée à celle de la jeune fille, de sorte que le hublot de la machine à laver forme en quelque sorte le deuxième verre des lunettes du chanteur. Un

rapprochement entre ces deux individus certainement du à leur irrévérence et leur liberté. Qu’est ce qu’elle aimerait être à sa place ! Sa vision se brouille et l’espace d’un instant, c’est son visage

qu’elle voit à la place de la toute jeune femme, tout aussi frêle et fragile qu’elle. Elle lui ressemble d’ailleurs étrangement. Un air de famille. Elle a juste le temps d’essuyer les larmes qui lui glissent sur les joues avant que l’infirmière ne rentre pour lui administrer son traitement. Elle ferme les yeux : rouge, jaune, bleu dérivent derrière ses paupières. Elle les rouvre, ouvre la bouche et dépose ses médicaments sur sa langue. Elle essaie de se calmer. Let it be, let it be… Ce soir-là, elle s’endormira rapidement et plongera dans un rêve coloré. Un rêve où elle se promène dans Paris, au doux parfum d’indépendance et de liberté.