Les vivants ne répondent pas toujours, Tra Bi Tova Christ-Salomon
Gagnant Prix Energheia France 2026
Deux ans maintenant, et pourtant, le nom n’avait jamais été modifié : « Maman ».
Mes doigts restaient ankylosés à l’idée de supprimer le contact. Car cela signifiait une seconde mort. Une mort plus nette, plus volontaire. Quelque chose me chuchotait à l’oreille : fais-le et tu auras les mains tachées de son sang. Alors, je ne fis rien. Je le laissai au milieu des autres noms vidés de toute importance.
J’écrivais encore. Je n’aurais pu m’en défaire. Car ma mère aimait me voir écrire. Elle en était venue au point de s’en vanter à cœur joie et n’hésitait pas à dire à qui voulait ou non l’entendre que son fils était écrivain. Et pourtant, j’avais perdu le goût de l’écriture. J’écrivais, mais rarement. Je n’aurais jamais imaginé soumettre cette histoire à un concours, et pourtant…
La nuit tombée, je m’asseyais sur mon lit, le regard rivé au plafond. Je prenais mon téléphone et lui envoyais un message : « Bonne nuit, maman », écrivais-je. Je ne prêtais jamais attention à l’écran après l’envoi, comme une pierre jetée à la mer sans se retourner pour savoir si elle avait atteint ou non le fond.
À mon réveil, j’écrivais : « Bonjour maman. Agréable journée ! »
Ce fut une habitude, et comme on pouvait s’y attendre, je n’eus guère de réponse. Juste ce silence logique — celui des morts.
Puis un soir, je lui envoyai « Bonne nuit ! », puis posai le téléphone sur le lit avant de fermer les yeux. Soudain, une notification. Je crus d’abord, à tort, à une erreur. Puis je me dis qu’elle pouvait provenir de n’importe qui — une publicité, un rappel. Mais non. Grande fut ma stupeur lorsque la réalité me cloua sur place. Le message venait de « Maman ».
Je crus d’abord à une hallucination. Je me levai, me dirigeai vers la baie vitrée, fixai longuement l’écran sans l’ouvrir, comme si ce simple geste risquait de fissurer quelque chose d’irréversible. Après de longues minutes d’hésitation, je finis par l’ouvrir.
Le message disait : « Mange bien. »
N’en croyant pas mes yeux, je le relus maintes fois, regardai le nom et le numéro. Il n’y avait aucune erreur. Aussi étrange que cela puisse paraître, cela ne m’intrigua que quelques secondes. Ce n’était qu’une phrase banale. Elle me la répétait souvent, trop souvent pour qu’elle me paraisse significative.
Je posai le téléphone sur le lit, fis les cent pas dans mon appartement. Je le repris. Le message n’avait pas disparu.
Je ne pus fermer l’œil de la nuit. Je me réveillai, l’esprit en ébullition, pris mon téléphone, et vis de nouveau le message. Je pensai d’abord à une erreur d’attribution du numéro, au recyclage d’une ligne. J’en vins à conclure qu’il s’agissait vraisemblablement d’une personne qui tentait de me jouer une farce.
« Qui est-ce ? » demandai-je, histoire d’en avoir le cœur net.
Je n’eus aucune réponse dans l’immédiat. Dix minutes plus tard, toujours rien.
Une heure plus tard, je reçus une notification. Je m’empressai de l’ouvrir.
« N’oublie pas ton rendez-vous. » — de « Maman ».
À peine avais-je lu le message qu’un léger frisson me parcourut l’échine. J’avais bel et bien une réunion prévue à 10 h. Mais je n’en avais parlé à personne. Et, comme par enchantement, j’en étais venu à l’oublier.
Les jours qui suivirent, je tentai de rationaliser. Ce même soir, harassé, dès mon retour du travail, j’appelai le numéro. Et comme on pouvait s’y attendre : aucune réponse.
J’en vins même à envoyer des messages presque agressifs :
« Cessez cela ! Qui êtes-vous ? »
Et, cerise amère sur ce gâteau déjà indigeste, je recevais des réponses — mais pas celles que j’attendais.
Je pris donc une décision : je n’allais plus écrire à ce numéro.
Un soir, alors que la chaleur écrasait tout, comme si j’étais sous un rayon direct du soleil, mon téléphone vibra.
J’hésitai quelques instants. Puis cédai finalement.
« Il fait chaud. Bois un verre d’eau. » — de « Maman ».
Je crus d’abord à une coïncidence, puis à une surveillance. Je scrutai les moindres recoins de mon appartement, cherchant une éventuelle caméra. Je ne vis rien. Je vérifiai sous mon lit, sous la table : rien. Le doute gagnait du terrain. Ou était-ce la peur ? Je voulus, malgré moi, croire à une plaisanterie malsaine. Et pourtant, certains détails, loin de m’en dissuader…
Un matin, je reçus : « Ne mets pas cette chemise, elle te va mal. » — de « Maman ».
Ce qui me surprit, c’est que je portais une chemise au moment où mon téléphone vibra. Et pourtant, cette phrase, elle me l’avait dite un jour, mot pour mot, dans un couloir étroit, alors qu’elle tirait sur le tissu avec une moue désapprobatrice.
J’en vins à une évidence : personne ne pouvait inventer cela.
Je finis par me prendre au jeu.
Dans les jours qui suivirent, je me surpris à répondre autrement :
« Tu es où ? Tu me manques énormément. »
Elle semblait ignorer mes questions. Je recevais des réponses, mais elles ne variaient pas :
« Tu travailles trop. Tu n’écris plus comme avant. J’espère ne pas en être la cause. Cela m’attristerait. »
Les réponses semblaient appartenir à un autre temps, à un autre fil, à une autre logique.
Même si je posais peu de questions, j’attendais davantage ses messages. Je vérifiais sans cesse mon téléphone. Puis je me mis à lui écrire sans raison apparente.
« J’ai vu une femme. Elle te ressemblait. »
Un long silence suivit. Je pensai qu’elle n’y répondrait pas, comme d’habitude. Puis soudain :
« Ce n’était pas moi. »
Cette réponse n’était pas décalée.
Je sentis un frisson me parcourir l’échine, comme si quelque chose en moi venait de se fissurer. Je fus submergé par des souvenirs — ceux que je refoulais. Ils resurgissaient avec une froideur implacable. Et ces messages de « Maman » semblaient combler le vide ou en être la cause.
Une nuit, alors que le sommeil me refusait ses bras, je relus toute notre conversation. Et là, une remarque me sauta aux yeux : les horaires.
Certains messages arrivaient à des heures impossibles. D’autres correspondaient exactement à des moments précis de ma vie — mais pas récents.
Je fus pétrifié.
Je remontai plus haut… et ma stupeur fut totale lorsque je tombai sur une série de messages dont je ne me souvenais pas les avoir envoyés. Certains longs, d’autres décousus, écrits à des heures irrégulières.
« Si j’écris maintenant, peut-être que plus tard tu répondras. Ou moi. Je ne sais plus très bien. »
Je continuai.
« Je vais programmer ça. Ainsi, je te sentirai proche de moi. »
Mon cœur se serra. Mes yeux s’embuèrent. C’était mon écriture. Mes mots. Mais pas ce moment.
Je poursuivis ma lecture.
« Cette chemise, tu ne l’as jamais appréciée. Alors je l’ai écrit pour que tu me le rappelles. » Et si malgré tout j’oublie, alors ma peine aura diminué.
À peine ouvris-je les yeux que je me rendis compte que je ne tenais plus mon téléphone.
Mes souvenirs, loin d’être apaisants, remontaient brutalement. Je revis le silence qui suivit le jour de l’enterrement. Les murs semblaient s’effondrer. Les tentatives absurdes d’en finir.
Tout me revint d’un coup : j’avais programmé ces messages. Je lui avais réécrit, même après l’enterrement, tant la solitude me rongeait.
Je repris le téléphone pour m’en assurer. Je me sentais ridicule. J’aurais pu en rire — je le fis — mais aucun sourire ne naquit.
Mes doigts tremblants, j’écrivis :
« C’est moi, pas vrai ? Tu n’es plus. Je le sais. Et pourtant, j’ai voulu croire le contraire. »
Et, comme une ironie ultime, le silence me répondit.
Les jours passèrent. Je n’abandonnai pas tout espoir. J’écrivais encore, mais moins.
« Tu es là, n’est-ce pas ? »
Toujours ce silence.
J’en vins à cesser d’écrire. Je me mis à rédiger ma nouvelle, convaincu que l’écriture permet de dire indirectement ce qu’on ne peut formuler. Alors j’y déposai ma peine, mon ressenti, et surtout cette solitude qui me dévorait.
Les jours suivants, je pensai à supprimer définitivement le contact. Mais je n’en eus pas le courage.
Puis un matin, en me levant, je n’eus aucune pensée pour elle. Une première. Un sourire m’échappa. Pas un sourire de joie. Était-ce cela, aller mieux ? Peut-être.
Ce même jour, le téléphone vibra. Je ne me précipitai pas. Puis une autre vibration.
Je finis par le prendre.
Un message de « Maman ».
Je ne voulais pas l’ouvrir : je savais déjà ce qui m’attendait. Et pourtant… je cédai.
« Maintenant, tu peux me laisser partir. »
Je relus plusieurs fois. Ce message-là… je ne me souvenais pas l’avoir écrit.
Je remontai toute la conversation. Vérifiai les horaires, les textes.
Rien.
Cette phrase n’existait nulle part ailleurs.
Je me surpris à douter à nouveau. Je regardai autour de moi. Rien n’avait changé.
Et pourtant… tout semblait différent. Plus vide.
Mes doigts hésitaient au-dessus du clavier.
J’aurais pu écrire : « Reste, s’il te plaît. J’ai encore besoin de toi. »
Mais je ne le fis pas.
Je laissai tomber le téléphone.
Les jours passèrent. Je ne vérifiai plus les messages.
L’appartement n’était plus tout à fait le même. Ni vide, ni plein.
Comme si, dans un coin invisible, persistait une présence.
Ou peut-être une habitude.
Et sans pouvoir vraiment le formuler, je compris ceci :
Certaines voix ne répondent plus… mais ne se taisent jamais tout à fait.













