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I racconti del Premio Energheia Europa

Tout va bien, Emma Dubreucq, France.

_Prix Energheia France 2016

islanda10Quand j’étais au lycée, nous avions travaillé sur Paris à la Belle Epoque. Les travaux d’Haussmann, l’exposition universelle, la création de la Tour Eiffel. A l’époque, nous n’avions pas encore dix-huit ans et habitions encore dans cette petite ville près de la mer dans le Sud de la France. Paris c’était le rêve pour nous. Et puis, après le lycée, nous avons tous pris des chemins différents. Je suis montée faire mes études à Paris, c’était comme un rêve de gosse devenu réalité. Cela fait quatre ans maintenant que j’habite ici et j’aime toujours autant cette ville. Mais cette année, mes amis restés dans le sud ont eu peur. En Janvier d’abord. J’ai répondu aux sms angoissés, « tout va bien ». Puis, Novembre. Là, je n’ai pas répondu. Pas tout de suite. Il était impossible de dire « tout va bien ». C’était faux. En une seule nuit, Paris était devenu tout ce que jamais je n’aurai cru vivre un jour. Peu importe quel est mon nom et où j’étais cette nuit-là. Nous étions tous visés. Parce que nous allons tous voir des concerts. Parce que nous nous asseyons tous en terrasses des bars ici à Paris. Pourquoi s’enfermer alors qu’il n’y a rien de plus magique que d’avoir Paris à portée de bras, là, juste sous nos yeux, en buvant une bière ou un café. En voyant tous ces gens aux informations, frappés de plein fouet par toute cette violence, la seule chose dont j’avais besoin c’était d’être avec ma famille. Deux semaines. Il m’aura fallu attendre deux semaines avant de pouvoir les serrer dans mes bras, en réalisant la chance que j’avais d’être encore là pour pouvoir le faire. Un week-end à l’abri sous le soleil du sud où le seul bruit qui déchire l’air, c’est le son des cigales. Je ne les avais jamais aimé jusqu’à maintenant. Et puis, le retour à Paris avec l’envie plus forte que jamais d’assister à un concert et de sortir boire une bière à Saint Michel. Et cette chanson qui trotte en tête. C’est un vieux dessin animé. Cela parait tellement stupide et pourtant. Paris tu nous ouvres ton cœur. Parce que oui, Paris est encore là, endeuillée et ensanglantée, mais toujours aussi belle et vivante à mes yeux. Paris continue de briller, et moi de vivre. On ne peut pas parler de bestialité quand la monstruosité a un visage humain. On ne peut pas parler de bête, quand la seule espèce à s’entretuer aussi violemment est l’espèce humaine.

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Ce qui m’a le plus choqué quand je suis arrivée à Paris, c’est que les gens ici semblaient savoir que j’étais nouvelle, sans même pourtant me connaître. La petite provinciale débarquant tout droit de sa petite ville natale du sud. C’était dans la façon de parler. On entendait le Sud chanter quand j’ouvrais la bouche. Ça faisait sourire, parfois même rire. Je n’avais jamais réalisé avoir un accent et pourtant voilà qu’ici je parlais sans le savoir une autre langue. Je parlais le Sud. Au début, j’ai détesté ça. J’ai détesté chaque fois où l’on m’a fait remarquer que je parlais différemment. Je ne voulais pas être différente. Je ne voulais pas de ce signe distinctif, comme une marque au fer rouge, un code-barres imprimé ou bien un tatouage raté. Je niais cet accent, je niais ce qu’il représentait et je niais même l’idée de nier tout cela. Mais nier tout cela c’était renoncer à qui j’étais et d’où je venais. Et puis finalement j’ai décidé d’arrêter de faire semblant. A quoi bon ? Oui, c’est vrai, je l’avoue, je parle cette autre langue qu’est le Sud. Cette langue où on ne dit pas « un matin » mais « un mating ». Aujourd’hui, je suis Parisienne et j’aime cette ville plus que n’importe quelle autre. Mais je suis née là où chantent les cigales. Là où il n’y a pas besoin de métro. Là où on fait le vin, le vrai. Là où on parle fort. Je suis née près de la mer Méditerranée. Près de la frontière espagnole. Près des vestiges des châteaux Cathares. Près du soleil.

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La jeune fille est accoudée au bar du café. Elle lève la tête et voit le portrait d’une jeune femme lui faire face, accroché sur le mur juste devant elle. C’est une jolie jeune femme, accoudée nonchalamment au dossier d’une chaise recouvert d’un voile aux motifs floraux. Elle porte une robe noire avec des manches en dentelle blanche. La jeune fille se dit qu’elle fait pâle figure à côté de cette femme, avec son jean troué, ses vieilles converses noires et son tee- shirt à l’effigie des Beatles. Elle n’avait pas vraiment envie de sortir du lit ce matin, alors elle était en retard, alors elle s’est habillée en vitesse en piochant les premiers vêtements qu’elle a trouvé dans son armoire. Ce n’est pas grave, ce côté négligé ça fait bohème. La jeune fille passe négligemment une main dans ses cheveux et, en les attachant, se demande pour qui a posé la jeune femme sur le tableau. Quelqu’un d’important à ses yeux ? Peut-être aussi important que celui qu’elle-même attend dans ce café ?

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La musique résonne fort dans leur voiture. Ils sont heureux, après tout, la musique c’est ce pour quoi ils vivent. Ils sont quatre, comme les Who, ils sont jeunes, comme les Beatles, ils hurlent leur rock comme les Stooges, ils sont des coureurs dans la tempête de la musique comme les Doors. Ils ne s’appellent pas Mick Jagger ou Freddie Mercury, mais qu’importe, ils vibrent pour la même chose. La mélodie qui démarre et entraîne, le rythme qui suit et prend aux tripes. Puis viennent les paroles. Les paroles qui dénoncent, qui narrent, qui jouent avec les mots et les émotions. Ils sont quatre, l’un conduit en chantonnant, un autre gratte avec énergie sa guitare à l’arrière de la voiture et un autre encore tambourine avec ses deux baguettes sur le tableau de bord pour donner le rythme. Le quatrième voit la chute arriver alors que la voiture dérape et sombre du haut du pont. Il était en train d’écrire sur un petit carnet de nouvelles paroles, avant de se mettre à crier, tandis que la voiture se rapproche dangereusement vite de l’eau. Leur dernière mélodie, leurs derniers cris, alors que la voiture s’enfonce dans l’eau. Ils étaient quatre, ils étaient jeunes, ils étaient heureux, après tout, la musique c’était ce pour quoi ils vivaient. Mourant en hurlant, comme ils l’ont fait sur scène hier soir.