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Futuro Remoto

Futur éloigné: décroissance ou barbarie, avant ou après l’effondrement?_Serge Latouche

castello1_Les prévisions sont particulièrement délicates pour le futur – pour le passé, c’est beaucoup plus simple ! Mais paradoxalement, et fort heureusement, il est plus facile de profiler le long terme (et bien sûr, d’anticiper le très court terme) que le moyen terme. Et cela, pour des raisons assez faciles à comprendre. Les prévisions à moyen terme sont coincées entre la « dictature de l’actualité » et les incertitudes sur les décisions des acteurs importants. Pour le long terme, nous avons au moins la certitude que nous serons tous morts, selon le mot de Keynes, et puis nous avons des déterminants géophysiques, des tendances lourdes à évolutions très lentes, comme la démographie. Nous avons aussi des données techniques en termes de ressources naturelles : les surfaces de terres disponibles et détruites, les capacités de régénération de la biosphère, la perspective de la fin du pétrole, géologiquement programmée ou encore le temps de dissipation des gaz à effet de serre, compris dans une fourchette entre cinquante et soixante-dix ans. Tout cela induit des évolutions irréversibles, comme la hausse de la température de deux degrés minimum d’ici la fin du siècle, désormais une certitude après le cinquième rapport du GIEC (ou IPCC). On risque même très fortement d’arriver à cinq ou six, si nous continuons à ne pas faire grand chose. Or deux degrés, c’est déjà la catastrophe. Cela signifie des millions d’émigrés de l’environnement. Que fera-t-on de cent cinquante millions de Bangladeshis alors qu’on est incapable d’accueillir cinquante Africains ? Certains semblent préconiser de rouvrir d’urgence Auschwitz – et même plusieurs camps du même type face à l’invasion des barbares : tous ces Sénégalais, Turcs, Afghans, Roms et bien sûr, les hordes probables d’Asiatiques…

Pour brosser la toile de fond de l’effondrement prévisible de l’empire, on peut se baser sur les scénarios des experts du MIT dans leur troisième rapport au Club de Rome, Limits to growth.

The 30 year update. Le modèle systémique « World 3 », testé sur plus d’un siècle est un bon outil pour prévoir des tendances lourdes. Ce troisième rapport précise que rien ne semble pouvoir nous éviter l’effondrement, le collapse, sauf à se lancer dans la révolution de la décroissance. Selon que l’on prenne des mesures palliatives plus ou moins sérieuses, l’échéance de ce collapse se situe entre 2030 et 2070 : 2030, en raison de la crise des ressources non-renouvelables (pétrole, gaz, charbon, uranium, terres rares, autres minéraux et aussi l’eau) ; 2040, en raison des pollutions, du dérèglement climatique, de la mort des océans ; 2070, en raison de la crise de l’alimentation, de la désertification, de la déforestation dans le monde – un monde qui compterait entre neuf et dix milliards d’habitants.

Et pourtant, si l’effondrement de l’empire ne s’est pas produit en 2012 et ne se produira pas, comme dans le film de science-fiction éponyme, je ne crois pas qu’il se produise jamais selon ce schéma d’un gigantesque cataclysme, une Apocalyse now. Et cela même si, au final, les prophètes de malheur pourraient bien avoir raison. L’astronome royal Sir Martin Rees, auteur de « Notre dernier siècle ? (Our Final Century) », donne une chance sur deux à l’humanité de survivre au vingt et unième siècle. Plus pessimiste encore à 86 ans, le grand savant écologiste, Sir James Lovelock, avec « La vengeance de Gaïa » (The Revenge of Gaïa) ne laisse pratiquement aucune chance à notre civilisation et seulement un petit espoir de survie misérable autour des zones polaires à un maximum de 500 millions d’individus.

A défaut de remettre en cause la société de croissance on n’échappera pas au chaos. C’est effectivement : décroissance ou barbarie. Comment va s’organiser cette nouvelle ère d’un monde politiquement éclaté et écologiquement ravagé ? A moins de remettre en question la société de croissance, il est très probable que la volonté de maintenir le « mode de vie américain » transforme les post-démocraties en Etats ou mini-Etats totalitaires ou en anarchies mafieuses, sous le regard des vidéo-surveillances de big brothers de moins en moins bienveillants. Des deux grandes tendances d’évolution contemporaines, en partie complémentaires, en partie contradictoires, l’unification planétaire et l’émiettement à l’infini des entités sociales, c’est finalement la deuxième qui, à terme, finira par l’emporter du fait des rendements décroissants système et du coût insupportable de la complexité des grands ensembles.

La seule façon pour l’Europe et le Monde d’échapper à la  barbarie engendrée par la dictature des marchés est donc bien la voie de la décroissance.

Heureusement, des mouvements « anti-systémiques », pour reprendre la terminologie d’Immanuel Wallerstein, sont aussi très probables et bien sûr éminemment souhaitables. On peut déjà en voir des prémices se dessiner à la périphérie latino-américaine, en Bolivie, en Equateur, et des mouvements de résistance dans le même sens se développent ailleurs : Mexique, Venezuela, Uruguay, etc. Les pays amérindiens s’acheminent vers le buen vivir, le « bien vivre. Les mouvements anti-systémiques se développent également chez nous, mais à des niveaux encore plus réduits et plus locaux, plus ou moins partiels, dans les villes en transition, les villes lentes, les villes vertueuses, les cités postcarbone, les AMAP, les monnaies locales… ». On peut imaginer des éco- ou bio-régions autonomes, vivant selon une démocratie écologique et un système éco-socialiste, fondées plus ou moins sur les « 8 R » de l’utopie concrète de la décroissance.

Finalement, la construction de cet avenir se fera-t-il avant ou après l’effondrement ? La question est plutôt rhétorique d’une part, parce que l’effondrement tout à la fois ne se produira jamais et, en même temps, parce qu’il a déjà commencé. Surtout, pour beaucoup d’acteurs, selon la leçon de Joseph Tainter, l’effondrement peut être souhaitable dans la mesure où il signifie celui des capacités de nuisance des grands prédateurs et favorise un développement des capacités de résilience des populations, et donc la mise en oeuvre de l’abondance frugale conforme au projet de société de décroissance .