Caricamento in corso
I racconti del Premio Energheia Africa Teller

Joisi_Leopold Kyalima

paesaggi_Africa Teller 2005.

 

Les conversations n’étaient cependant pas animées. Chacun s’efforçant

à qui mieux mieux de ruminer et de marmotter son plus grand besoin

intérieur en guise d’introspection et s’astreignant à formuler et à reformuler

son déficit de bonheur en le revêtant à sa manière de la forme la

plus agréable à sa sainteté le Dieu des Toubabs. Le pauvre se disait en

lui-même: “Et s’il est un Dieu créateur, pourquoi a-t-il permis que je

sois si innocemment appauvri?”. Cette interrogation le met hors de lui

et réveille en sursaut un handicapé physique qui somnolait de fatigue

non loin de la route suffisamment bondée de monde. Ce dernier, jaloux

et furieux de voir d’autres escalader si aisément le mont Miguel et déçu

qu’il en était qu’à mi-chemin sentit son mal peser plus lourd que du

plomb. Il se disait entre autre: “Et moi qu’ai-je fait pour osciller tel les

aiguilles d’une montre? Subir un handicap, oui… Mais ce qui est déplorable

c’est de naître avec. Voilà qui dégoûte”.

Et soudain il se reconstitue autour de sa béquille, décidé plus que jamais

de casser ce qui lui reste comme jambe pourvu qu’il obtienne gain

de cause. Sa voix rauque a éveillé la curiosité d’une femme traînant une

stérilité congénitale, qui marmottait des mots incompréhensibles autour

de ce qu’elle qualifie de mal pernicieux qui la ronge: la stérilité. “Pas

un seul enfant! Jamais de bébé! Pour rien! Innocemment! Que de couleuvres

à avaler! Et de là, en venir à se prétendre heureuse”. Seul le mot

heureux a retenu l’attention d’une femme gravement enceinte et qui trottait

clopin-clopant avec sa dixième besace de foetus candidat à la mort.

“Heureuse”, ajoute-t-elle, s’efforçant d’apprivoiser la stérile à sa marche.

Non. Jamais. En aucun jour”.

La stérile voyant ce qu’elle a toujours rêvé avoir, ce gros ventre qui loge

un trésor que le sort lui a déjà interdit de bercer, se renfrogne les sourcils

et se méfie visiblement de ce qu’elle qualifie de fausse tendresse de

la part de sa copine et accroît ses enjambées en guise de débarras en murmurant

seule sur sa poitrine: “Et des bénies qui nous encombrent juste

par mépris ou amusement!”.

La traînarde de femme enceinte sentit au vif des douleurs d’enfantement

et se souvint de son malheur:

“Et elle m’abandonne, comme ceux-là, comme mes neuf enfants qui meurent

à peine nés! Oh! Ventre de malheur!”. Abattue, elle s’affaisse et se

remémore le requiem de neuf petites croix plantées sur un seul et même

ventre, le sien. “Et pourquoi continue-t-il, ce Dieu, à faire des grossesses

en plus alors que dans sa sagesse il sait que je ne suis qu’une pondeuse

pour cimetière?”

Après s’être remise peu à peu de ses vociférations et animée du souci

de ne pas être devancée, elle décide de reprendre son bonhomme de chemin.

Ayant perdu le rythme normal de marche, vu les incidents de tantôt,

elle trébuche contre un militaire plus que pressé, lance à la main,

carquois au dos. Ce dernier ne tarde pas à de s’indigner de la maladresse.

Négligeant le fait, le militaire reprend sa hâte mais non sans réagir.

Il se disait à lui-même:

“Mais, des femmes aussi, des boiteux, du machin et du ramassis. Tout

ça en quête de bonheur! D’abord libre passage au vaillant soldat qui vous

a gardé jusqu’alors, des lustres durant dans la paix et contre tout affront

avant de réclamer poupons, béquilles, velléités et coquetteries”.

L’ascension était ornée d’accrochages de ce genre au point qu’il eût été

sensé de prévoir un agent de police pour réglementer la houleuse montée

vers le bonheur. La providence intervenant, seule la hâte et la soif

d’être le premier à se faire ouïr à l’audience servaient de régulateurs pour

les foules alléchées. Malgré tout et qu’importe la méfiance des uns à l’égard

des autres, l’ascension des chercheurs du bonheur prenait forme

d’étape en étape.

Au bout du parcours, la Sancta Casa. Une musique sacrée se fait en-

tendre. Atmosphère de recueillement, chacun essayant de se christianiser.

La voix divine suivit. Elle recommande de l’ordre. Le premier sur

qui se déversera le bonheur est celui dont l’application est la plus grande.

Vu que le bonheur était à bout de bras et comme chacun croyait le

mériter en premier puisque croyant souffrir plus que tous les autres, la

Sancta Casa se transforma aussitôt en une sorte de ring pour gala de boxe.

Tant pis pour la machine divine, chacun veut tenir l’autel, source du fameux

bonheur au détriment de tous les autres.

L’énigme était de savoir qui souffrait plus ou moins que les autres pour

qu’il méritât ou non le bonheur. Les langues étaient tranchantes sauf peutêtre

celle du muet que l’ambiance parvenait seulement à faire ressortir.

Les maux étaient presque guéris, tellement qu’il était important de se

créer un adversaire à convaincre pour s’assurer qu’on faisait bonne figure

à l’audience. Et si les revendications pouvaient avoir une forme,

ce jour là elles en auraient eu une, celle du feu d’artifice où les points

scintillants seraient: enfants, fécondité, paix, béquilles, argent, pour former

l’auréole dont les bouts sont injoignables.

Il en fut ainsi au point que la discussion put faner la coloration des icônes,

tellement elle était houleuse.

Indigné, le bon Dieu des Toubabs intervint, par sa voix, pour fustiger leurs

ambitions égoïstes. En effet, au lieu d’une recherche du bonheur au paradis,

ils étaient venus lui jouer des jeux terrestres d’exclusion. Ce qui est de

nature à obscurcir les lanternes du Paradis. C’est alors qu’il décida qu’ils

descendent le mont Miguel avec, comme consigne:

“Si vous vous aimez les uns les autres, si vous faites prévaloir le souci de

l’autre avant vos propres intérêts, votre bonheur, vous l’aurez au centuple.

Retournez donc. Le Paradis a soufflé sa chandelle. Je vous en laisse cependant

l’ombre. Celui qui saura la rallumer par le feu de l’amour, aura

été la perle rare pour servir de pierre angulaire de l’édifice: BONHEUR”.

Ils s’en retournèrent têtes baissées et jusqu’aujourd’hui ils s’attèlent, qui

bêtement, qui maladroitement, à rallumer cette chandelle du Paradis à

côté de leurs chefs animistes qui ne rêvent que d’essayer les fausses armes

de ceux qui sont debout sur le sang des plus faibles.