Corso di scrittura creativa, Exercises writing course

Sous le lierre, Marie-Amélie Huard de Jorna

Exercises from the Energheia Writing Course 2024

Theme: Man in the colosseum 

Teacher Yoanna Tyrou  (Energheia International Writing Course 2024)

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Sous le lierre

Rome, de nos jours

De là où je vis je peux apercevoir l’Arc de Constantin à travers les jeunes feuilles du lierre qui tapissent notre mur. La saison débute et les nouvelles feuilles ne vont pas tarder à recouvrir entièrement la façade et me cacher la vue. Je profite encore de quelques espaces entre cette verdure qui m’habille désormais pour observer le voisinage. Il y a encore quelques décennies j’étais nue comme la plupart des pierres des monuments et puis peu à peu la végétation a naturellement commencé à nous recouvrir. Aujourd’hui les villes sont vertes comme les forêts denses dont parlent certains touristes. La nature a tout envahi. On dit que l’on ne distingue plus la limite des villes de la nature qui l’entourait auparavant. Cette végétation a commencé à pousser au début du siècle et puis subitement s’est propagée sur les murs, prenant de la hauteur et enfouissant certaines constructions sous d’épais feuillages. Je ne m’en plains pas, c’est une nouvelle couleur qui se présente à nos yeux et puis j’aime le bruit du vent dans les feuilles. Elles produisent un doux froissement. Elles semblent danser pour nous quand elles ondulent sous nos yeux. C’est agréable, elles nous frôlent et cela nous chatouillerait presque. Toutefois je ne vois pas toujours tout ce qui se passe et il faut maintenant compter sur notre perception sonore comme nous le disons entre nous. Nous n’avons pas d’oreille mais nous entendons très bien. Les humains ne le savent pas, vous êtes probablement les premiers à le découvrir, nous vous entendons parler lorsque vous discutez au pied de nos murs. Vous connaissez l’expression “les murs ont des oreilles”, c’est bien vrai, au sens strict du terme. Nous avons appris à distinguer les langues avec le temps et je puis vous avouer que nous en apprenons beaucoup à vous écouter. Les humains sont particulièrement bavards.

Mais trêve de description anatomique, notre lierre nous recouvre au gré des saisons qui passent et pour l’instant je peux encore apercevoir l’Arc de Constantin qui me fait face. Il est presque aussi vieux que moi, je suis son aîné de quelques années à peine. Cela fait des siècles au moins que cet arc et moi nous nous côtoyons sans même nous approcher l’un de l’autre, ni pouvoir le faire d’ailleurs. Nous nous observons à distance respectable, à distance historiquement respectable oserais-je dire. Mais, je vous parle de cette porte avec qui je partage la Piazza del Colosseo sans me présenter moi-même. Connaissez-vous le Colisée de Rome ? C’est pour ce lieu que j’ai été taillée et où je suis depuis lors posée avec d’autres pierres pour lui fournir une enceinte. Aujourd’hui nous ne sommes pas facilement visibles car depuis quelques décennies comme je le disais le lierre nous recouvre. Rome est devenue une ville verdoyante enfouie sous les plantes grimpantes et couvrantes et réhaussée des arbres si grands qu’ils rapetissent les bâtiments des hommes. J’en ignore la cause.

J’entends des voix parler de réchauffement climatique et d’adaptation des plantes, de quelques expériences botaniques entreprises par des hommes aussi. Notre cadre de vie s’est transformé. Entre nous, c’est particulièrement beau et nous vivons sous d’agréables températures maintenant. Les plantes nous éloignent des chaleurs d’antan. Je crois qu’elles sont nées pour nous protéger. Nous vivons une nouvelle ère avec elles. Notre nature nous a faites solides et presque éternelles et la nature étant bien faite, la végétation est venue nous aider un peu plus.

Nous sommes les pierres d’un monument et maintenant qu’il est bâti, nous ne voyageons plus. Nous avons fait un premier et unique voyage dans notre jeunesse de pierre, il y a bien longtemps. Extraites d’une carrière, taillées, nous avons été déplacées par des hommes puis réassemblées pour former notre magnifique Colisée. Je ressens cette beauté en moi, peut-être par l’union que nous formons toutes entre nous. Je ne ressens pas de frustration à ne pas voir entièrement le Colisée ; un frisson de satisfaction se propage entre nous, celui qui nous unit régulièrement au moindre sentiment qui émane de l’une d’entre nous (vous ne pouvez pas le voir, c’est un ressenti qui fait vibrer notre pierre mais il ne fait tomber aucune poussière de nos murs). Je m’interroge d’ailleurs souvent sur cette onde de sentiments.

Finalement vous la ressentez peut-être un peu puisque vous êtes toujours tellement nombreux à venir nous visiter. Vous ressentez sûrement quelque chose à nous voir, à notre contact. Vous êtes sans cesse attirés et curieux de venir nous rencontrer. Il y a certainement une raison derrière cette attraction. Je suis certain qu’il s’agit d’un partage de cette onde qui nous anime. Je rêve de pouvoir poser la question un jour à un homme et d’entendre sa réponse en retour. Et j’aimerais ensuite questionner chacun d’entre vous et recueillir tout autant de témoignages authentiques. Créer un lien, un contact réciproque avec l’homme, quel rêve ce serait… Avant que le lierre nous recouvre, et du fait de ma petite hauteur, de nombreuses mains venaient caresser ma pierre. Quel délice de sentir cette humanité entrer en contact avec mon éternité. C’était toujours un plaisir de ressentir ce toucher. Une onde de joie me parcourait et partait alors dans toutes les directions à travers les autres pierres. Aujourd’hui les mains continuent de toucher notre mur en caressant les feuilles de lierre. C’est amusant de constater que ce rituel perdure alors que nous sommes cachées derrière cette verdure. Ce geste se fait d’ailleurs avec beaucoup de douceur comme si les feuilles étaient si délicates qu’il fallait à peine les effleurer. Cela n’empêche pas certains d’en arracher une ou deux et de les glisser dans leur portefeuille ou dans un livre qu’ils promènent avec eux. Ils repartent alors en souriant, heureux d’avoir capturé un morceau de notre histoire. Ce geste innocent m’émeut souvent. Je crois que mon cœur de pierre est plus tendre qu’il n’y paraît.

Et puisque nous ne voyageons pas, les touristes qui viennent jusqu’à nous nous offrent en quelque sorte un peu de leur voyage. Ils nous apportent des nouvelles du monde que j’écoute avec avidité. J’aime tant le contact avec les humains.

Un jour, j’ai entendu des touristes échanger sur une destruction dans un autre pays. Cette conversation surprise par hasard a été un choc. Des hommes ont détruit des statues vieilles de plusieurs millénaires. Une autre voix (je ne distinguais pas leur visage) a ajouté que cette histoire se répétait encore aujourd’hui avec le démontage d’un monument. Je n’ai pas bien compris, ils ont parlé d’un tournant, d’un changement de position dans l’Histoire, de déboulonnage. J’ai ressenti une onde de terreur. Elle s’est propagée comme une flamme sur un lierre sec à travers les autres pierres du Colisée. Les humains sont capables d’édifier des monuments qui traversent le temps et d’autres peuvent nous détruire … Chaque individu qui nous approche depuis cette bribe de conversation écoutée malgré moi, qui tend sa main vers mon feuillage, fait naître une peur grandissante en moi. Elle ne cesse de m’envahir quand la distance qui sépare ces mains de ma pierre diminue. Ces mains pourraient avoir des intentions destructrices. C’est un sentiment qui semble nouveau pour moi. Au cours des siècles passés, j’avais déjà entendu parler de guerres, de villes détruites, mais je n’avais jamais ressenti ce sentiment de peur pour notre Colisée. Se pourrait-il que des hommes puissent nous nuire ? Que des hommes souhaitent nous détruire ?

Le danger qui nous guette est apparu sous une autre motivation, plus destructrice encore que mes pires craintes. J’ignore encore au moment où je vous livre ces mots ce qu’il adviendra de moi.

Cela a débuté un soir d’orage. Ils sont de plus en plus nombreux en cette saison. Le lierre s’alourdit des gouttes d’eau. Elles collent la poussière soulevée par les pas des touristes sur les feuilles avant que l’eau ne fasse finalement glisser ses grains jusqu’au sol. Une odeur particulière propre à l’orage se dégage de ces moments. La lumière devient contrastée, zébrant le ciel de traits lumineux. Le moment est très beau, presque apaisant. Les rues se vident, les touristes se précipitent à l’abri et entre deux feuilles je les vois courir pour éviter la pluie. C’est à ce moment qu’il est apparu. Je n’ai pu voir qu’une silhouette, assombrie par la faible lumière ambiante entre deux flashs de lumière. Une grande forme sombre, un homme à la puissante stature. Ce que les hommes appellent une capuche lui masquait le visage et le haut du corps. Il portait une sorte de grande cape de pluie. Je me souviens du bruit de l’eau qui tombait sur ce tissu. Des “plops” de plus en plus rapides, de plus en plus agressifs. Le danger venait d’apparaître sous mes yeux. Je retins mon souffle un instant. Il se tenait devant nous, nous observant, caché dans l’obscurité de sa capuche et moi derrière mon lierre, incapable de bouger bien sûr. Je sentais ses idées aussi noires que l’ombre qui s’étendait jusqu’à notre mur, motivée par de sombres desseins. Il s’est tenu ainsi sous la pluie pendant un moment. Puis il est parti. L’onde de peur s’est propagée plus vite que jamais.

Quelques jours plus tard, au matin, le lendemain d’un nouveau soir d’orage, une nouvelle onde, celle d’une absence. Une pierre du Colisée avait disparu. Un vide. Il y avait un vide, une pierre manquante entre nos murs. Le Colisée était comme démembré. Impossible ! Notre union était pourtant rompue. L’onde a pris une nouvelle ampleur. Une peur que je n’aurais pu imaginer a failli me fendre en deux.

La silhouette revenait chaque soir d’orage nous observer et le lendemain une nouvelle pierre avait disparu. Nous étions terrifiées. J’étais terrifiée, basculant dans la peur d’être emportée, séparée des autres pierres, de quitter mon Colisée. On allait m’imposer un voyage non souhaité. Je ne voulais pas être enlevée, séparée des autres et de mon monument. La rumeur s’est propagée au-delà du Colisée, des hommes ont lancé des investigations mais ma peur n’a pas disparu. Puis le vol des pierres s’est brusquement interrompu et l’enquête a cessé. J’ai entendu parler d’un homme qui souhaitait reconstituer pour son compte une construction avec les pierres qu’il dérobait. Les pierres disparues vont bien semble-t-il, elles sont saines et sauves. Même si on ignore où elles sont. J’aimerais savoir comment cette rumeur sait tout ceci. Pourquoi dans ce cas les pierres ne reviennent-elles pas ? Il est parfois difficile d’être une pierre, nous sommes témoins de beaucoup de choses, de conservations, du temps qui passe et de l’évolution du monde mais comme vous le voyez nos actions peuvent être très limitées.

Un nouveau soir d’orage, l’homme est revenu, se tenant devant moi un instant avant de détourner la tête et de longer le mur jusqu’à l’entrée principale où il a disparu. J’ai su à cet instant qu’il voulait me voler. Le lendemain de cette soirée, une nouvelle pierre manquait à notre Colisée. Et chaque soir, alors que les orages s’intensifiaient, nous savions que le matin suivant, notre onde allait perdre en intensité. Une pierre de plus disparaissait au matin. Notre Colisée se dépeuplait peu à peu. Je ne savais comment l’arrêter, ni moi ni les autres pierres. Nous étions à sa merci. La peur m’envahissait. A chaque arrivée de nuages en fin de journée, dès que l’électricité occupait l’air annonçant un orage, la crainte faisait vibrer nos murs. Je me pensais protégé derrière mon lierre mais un nouveau soir il s’est posté devant moi et cette fois s’est approché suffisamment près pour toucher du doigt les feuilles détrempées et sa main a écarté le lierre pour venir me toucher. Je crois que je me suis effritée par endroit. J’étais terrifiée. D’autant que je venais de prendre conscience que j’étais entourée de pierre… sauf à ma gauche et seule une partie d’une autre pierre se tenait au-dessus de moi. J’étais la prochaine. J’avais envie d’appeler à l’aide. Ma peur s’est propagée à toutes les autres pierres et l’homme l’a sûrement ressenti, il a brusquement retiré sa main et a dit : “elle m’a parlé !”, puis il s’est enfui. J’étais sauvée.

Face à l’immense émotion que j’ai ressentie à ce moment-là je ne m’étais pas rendue compte que j’avais tremblé au point de réussir à communiquer avec l’homme.