Sauver les poneys !, Marie-Amélie Huard de Jorna
Prix Energheia Sorbonne 2025
Tout a commencé un midi de printemps, au Jardin du Luxembourg, alors que les arbres s’habillaient d’une nouvelle verdure. La température offrait un moment agréable aux promeneurs et nous étions encore en cette période où la luminosité est belle sans que la chaleur n’accable qui veut profiter du calme du jardin.
La foule s’amassait à la porte Gay Lussac, créant un effet de mouvement permanent d’allées et venues au moment de son arrivée.
Je n’avais pas remis les pieds au Luco depuis ce moment de travail avec Peter, Sylvain et d’autres. Une balade créative et inspirante entre les arbres, les statues, les visiteurs et les photographes en quête de la prise parfaite du Sénat. J’ai passé mon enfance à flâner aux Tuileries et au Louvre et sans honte j’avouais ne pas connaître aussi bien le jardin du Luxembourg. Il y avait cependant sur place un petit quelque chose que je découvrais au fil du temps et qui nourrissait mon envie de m’y rendre plus régulièrement.
Néanmoins cette fois-ci je n’y allais pas pour me promener. Je repensais à ces mots laissés la veille à mon attention : “Elle a disparu, je ne peux rien sans elle. Aidez-moi à la retrouver je vous en supplie”. En ce milieu de journée, j’avais rendez-vous sur place pour élucider cette disparition. Un certain Karl que je ne connaissais pas avait pris contact avec moi par quelques intermédiaires afin que je l’aide à retrouver celle sans qui il ne pouvait finir la pièce dont il avait entamé l’écriture. Il devait probablement s’agir de la disparition de son inspiration. Situation incongrue mais pas inconnue de mon expérience pour avoir déjà rendu un tel service, ce que j’aimerais volontiers raconter une prochaine fois. Je m’étais donc rendue sur place sans appréhension et avec une certaine curiosité.
Je portais une casquette pour protéger mes yeux de la luminosité. La musique dans les oreilles me permettait de demeurer dans ma bulle tout en restant alerte à ce qui m’entourait. J’écoutais une playlist composée pour ces moments de déambulation de titre de Max Richter dont j’appréciais particulièrement la sensibilité musicale. Ses compositions m’apportaient un nouveau regard sur le monde. Je laissais alors mes pensées s’épanouir au rythme des violons de son Spring, réécriture à la fois vive et apaisante du Printemps de Vivaldi, un peu comme j’imaginais les jeunes fleurs éclore dans les parterres du jardin. Je travaillais en cette période sur une histoire qui occupait mes pensées à la moindre occasion, celle d’un dramaturge suédois, Per O. E., écrivant une adaptation de Phèdre et qui, pris d’un doute infini sur la compréhension de son personnage, se trouvait contraint de revoir sans cesse sa pièce jusqu’au moment d’un déclic inattendu. Le véritable sujet de mon texte était davantage la précipitation du dramaturge dans sa propre création que la pièce qu’il s’évertuait à écrire.
A l’entrée du jardin, les gens passaient autour de moi comme les remous de l’eau autour d’un rocher au milieu d’une rivière alors que mes pieds touchaient tout juste le béton clair de l’allée d’entrée du jardin. Au cœur de cette illusion de tumulte, je franchissais la grille. Mon projet d’écriture portait mes idées vers des envies de changements, de transformations. Il me fallait une inspiration nouvelle, une énergie qui me transporte. Mes pas me guidaient inconsciemment sur la gauche et j’empruntais une allée en biais recouverte de petits gravillons ronds qui roulaient sous les pieds. La foule y était aussi moins dense. Encerclée par ma musique, je respirais à pleins poumons les parfums qui m’entouraient. Les promeneurs préféraient suivre l’axe principal vers le grand bassin devant le Sénat et me laissaient avancer sans obstacle sur cette allée délaissée. Cet espace qui s’offrait à moi séduisait mon besoin de m’isoler et de réfléchir à mon projet d’écriture en attendant la venue de mon rendez-vous. Aucun lieu précis n’avait été fixé mais le message indiquait qu’il saurait me trouver aux alentours de 13h. Il était midi. J’avais du temps devant moi. Et puis je n’avais pas cherché à en savoir davantage d’autant que le dialogue semblait d’emblée compromis, ignorant comment contacter directement ce mystérieux Karl.
Pendant que j’avançais sur cette allée, non loin de la statue de George Sand, un couple de corbeaux est passé à la hauteur de mon regard. Ils ont volé quelques mètres encore et puis ont posé leurs pattes plus loin sur le dossier d’un banc sous les marronniers, avant de repartir presque aussitôt vers la droite au bout de mon allée. J’ai apprécié cette trajectoire comme une invitation à les suivre. L’on m’a souvent répété qu’en milieu urbain il s’agissait de corneilles mais j’aime à croire que ce sont bien des corbeaux !
Les jeux d’ombre créaient une ambiance spectrale entre les arbres. Les deux corbeaux se posèrent plus loin sur ce grand maillon de chaîne brisée. Cette sculpture a toujours produit un écho en moi. D’une part elle se démarquait du classicisme des autres statues du jardin et d’autre part elle évoquait le combat d’individus mené pour leur liberté (je crois qu’on parle d’ailleurs d’un mémorial). Et plus encore, son nom “le cri, l’écrit”, m’a toujours fait penser à Munch et évidemment au processus plus personnel de l’écriture. On fait parfois des associations amusantes. Entre le combat pour la liberté et la prise de conscience du grand cri infini de la nature, mon goût pour le combat et le mystère a marqué dans ma mémoire ce lieu découvert un peu plus tôt dans ma vie. Je dépassais ce grand morceau de chaîne brisée et poursuivais mon chemin tout droit. Le couple de corbeaux passait à nouveau devant moi. Ce n’était plus un hasard, c’était un signe. Je poursuivis donc mon chemin. J’étais sur la bonne voie. Vers quoi ? Je l’ignorais encore mais je continuais sur ma lancée. Et à ce moment-là une statue en bronze se dressa devant moi. C’était un jeune homme presque nu, debout au milieu de masques posés à ses pieds. Quelle étrange sculpture ! Elle m’intriguait. Il s’agissait du marchand de masques de Zacharie Astruc. Je cherchais à écrire sur la métamorphose de mon dramaturge de personnage et cette rencontre avec cette statue au milieu du jardin ne me paraissait pas anodine pour un sou. Ces masques arrivaient miraculeusement pour mes projets car mon texte devait porter le nom de “Grimnir, Celui qui porte un masque”, même si j’hésitais encore à l’intituler “A la recherche de Phèdre”, mais j’aviserai plus tard sur ce point. En parlant de masques, Odin m’inspira soudain et je pensais à ces nombreuses métamorphoses dans la mythologie nordique. Cette situation était cocasse, les corbeaux étaient capables d’informer le dieu des dieux dans cette même mythologie. Ils se posaient sur ses épaules et en langage d’oiseaux chuchotaient à ses oreilles ce qu’ils avaient vu pendant leurs vols. Des remerciements intérieurs emplissaient mon cœur que j’adressais silencieusement à ces deux corbeaux, car j’en étais sûre, il s’agissait bien de corbeaux, les fameux oiseaux d’Odin. J’ai toujours aimé les corbeaux et la part mystique qui les entoure.
Le vent soufflait dans les feuilles des arbres alentour. Il faisait très beau et ce petit air frais faisait tellement de bien que je prenais le temps de m’asseoir sur un des bancs bordant la statue aux masques, la musique en boucle dans mes oreilles. De toute manière, ce rendez-vous pour lequel j’étais venue était censé arriver plus tard. J’avais donc tout mon temps pour profiter des lieux et observer les environs. Toutefois, cette sculpture ne me plaisait pas vraiment. Elle était étrange et même un peu lugubre. Ces masques ressemblaient à des figures mortuaires. C’était pour le moins macabre. A les contempler trop longtemps, il pourrait en naître un certain malaise. Je changeais alors de banc pour lui tourner le dos. Cependant un sentiment étrange m’attira à nouveau vers elle et je préférais revenir à ma place et la regarder encore. Prête à l’affronter. Décidément, quelque chose d’hypnotique m’attachait à cette statue, aussi étrange fusse-t-elle. Le regard des masques me perturbait particulièrement. Je m’interrogeais sur cette attraction qu’elle portrait en elle quand 13h30 vibra à ma montre. J’avais ainsi passé tant de temps assise-là ?! Le rendez-vous mystérieux ne semblait pas décidé à se montrer. Peu importait finalement. Le vent soufflait doucement au-dessus de moi et les feuilles des arbres commencèrent à onduler avec délicatesse. Quel contraste entre cette nature vivante et vibrante et la froideur de ces masques qui faisaient partie du paysage.
Pendant ce temps-là, un attroupement d’hommes, de femmes et d’enfants se constituait de l’autre côté du jardin, vers la grande allée qui menait aux courts de tennis. Un attroupement qu’elle n’avait pas remarqué.
Une certaine quiétude animait les gens autour de mon banc. Un peu plus loin quatre personnes d’un âge honorable avaient placé autour d’un banc double quatre chaises du jardin pour y déposer les mets d’un pique-nique amical et sûrement délicieux. Elles prenaient un soin particulier à déjeuner, dédiant toute leur concentration à leurs plats. Plus loin sur la gauche au bout de l’allée de la statue des masques un caniche royal apparaissait. Il avait la démarche d’un mannequin qui a l’habitude de prendre la pause à chaque enjambée et il a commencé à faire salon au milieu d’une poignée de touristes japonais transportés par une joie soudaine et une envie irrépressible de le photographier sous tous les angles. Sa maîtresse manifestait le même intérêt pour cet engouement que son compagnon blanc et élégamment toiletté. La scène durait depuis quelques minutes. Tous deux semblaient habitués et surtout ravis. C’était très amusant à observer. Le regard des touristes cherchait presque à caresser l’animal au travers des photographies qu’ils prenaient de lui. J’étais ainsi assise sur mon banc, à les regarder, quand un autre individu attira mon attention. Un homme d’une soixantaine d’années, une belle paire de chaussures aux pieds et d’un cuir parfaitement ciré offrant de beaux reflets acajou. Sûrement des anglaises. Il lisait un magazine qui prévenait en couverture des risques des écrans et des formats courts sur les réseaux sociaux. Les études vérifiaient leur impact notoire sur la baisse d’attention des populations utilisatrices et plus encore sur les enfants.
Ces moments de contemplation de la vie m’aidaient beaucoup à écrire. Il me fallait prendre le temps de m’imprégner et le papier faisait ensuite ressurgir toutes sortes d’idées pour mes récits. Je me sentais prête et sereine, l’histoire que j’allais écrire allait aussi se nourrir de ce que j’avais vécu aujourd’hui et j’aimais beaucoup cette idée de transposer sur le papier la vie qui nous entoure. Cette histoire serait en quelque sorte aussi la somme de ces moments partagés dans ce jardin avec des inconnus qui ont choisi d’y venir ou simplement d’y passer.
Il était temps de me lever de mon banc pour faire quelques pas et rentrer retrouver le confort de ma table de travail qui m’attendait pour écrire la pièce. Elle avait trouvé de quoi mûrir depuis mon arrivée dans ce jardin. J’avais mon sujet, j’étais prête à m’investir pleinement. Les mains posées à plat autour de moi sur le bois peint en vert je retirais mes écouteurs et j’allais quitter la statue aux masques comme le calme du jardin quand le couple de corbeaux revint plus près encore. Suivant du regard le vol de ces oiseaux de soie noire je les voyais partir sur la gauche. Ils menaient mon attention vers l’escalier au-delà de la partie basse du jardin, où le bassin fait rêver les enfants du quartier qui s’imaginent marins d’eau douce le temps de faire flotter les petits voiliers d’un beau bleu roi ou d’un rouge carmin. Le bassin accueillait d’ailleurs plusieurs petites embarcations miniatures qui naviguaient au gré du vent. Pendant ce temps-là mes corbeaux attirèrent plus fortement mon regard quelques mètres au-delà des escaliers, où une petite foule s’amassait. Ma curiosité était piquée. Je me levais et je traversais le centre du jardin pour rejoindre cet attroupement.
Lorsque j’arrivais à hauteur de cette masse de parents flanqués de leurs bambins, une vive émotion me saisit les entrailles.
A cet instant, l’horizon du personnage se déforme. Une obscure vision de la société va alors se dessiner, devant laquelle elle ne peut rester aveugle et impassible.
Je fais face à une ligne de poneys en attente de satisfaire les caprices d’enfants qui les oublieront à peine le pied posé à terre, au maximum quelques minutes après la promenade prévue pour les occuper un temps. Dans leurs yeux, je ressens une telle détresse. L’un d’eux a le regard moins éteint que les autres et j’ai l’impression que ses pupilles cherchent une échappatoire. L’innocence de ces poneys se confronte à des caprices d’enfants et fait s’embuer mes yeux. Je ne peux rester inerte face à cette utilisation qu’on leur inflige. Je suis écrivain et dramaturge et la pièce que je cherchais jusqu’ici est prête à naître sous ma plume mais aujourd’hui, une coutume aberrante d’une société individualiste et égoïste en mal de nature détourne toute mon énergie. Un sentiment d’urgence malmène mon rythme cardiaque. Le monde se met soudain à tourner autour de ces poneys et me vient en tête la nécessité de faire cesser cette pratique absurde et indigne. Une nouvelle mission s’impose à moi : il faut sauver les poneys !
Juin 2025




