Matinées d’enfance, Marie-Amélie Huard de Jorna
Exercises writing course 2024
Original ways to begin a story – In Media res
Teacher: Annelore Hermann
Theme: Morning of your childohood
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Matinées d’enfance
Ce regard, je ne pourrai jamais l’oublier.
…
Ce n’est pas l’odeur du café qui a marqué ma tendre jeunesse, ni l’odeur du pain grillé ou la fraîcheur du dentifrice alors que je me préparais pour aller à l’école mais celle du sous-bois qui me parvenait de l’autre côté de la rivière. Celle des feuilles d’automne fraîchement remuées par la vie du sous-bois.
Lorsque je m’éveillais ce matin-là, l’obscurité de la nuit descendait encore des bois et promettait à la lueur de la matinée un combat acharné pour lui laisser peu à peu la place qui lui revenait. Ces moments précédant l’aube teintaient la brume que j’apercevais de ma fenêtre d’une aura captivante. La lune éclairait aussi de ses rayons ce moment matinal. Les rêves de ma nuit imprégnaient encore ma rétine alors que je me levais pour commencer à me préparer. L’école m’attendait. Je me dirigeais vers mes huit ans et le bruit de l’eau qui court près du terrain d’herbe grasse jouait à mes oreilles une musique perpétuelle d’une douceur réconfortante depuis l’âge de mes deux ans. La vivacité de la rivière ne représentait pas pleinement à mes yeux d’enfant tous les dangers qu’elle pouvait provoquer. La température de l’eau n’était pourtant pas bien élevée et nullement attractive. Pourtant la rivière était aussi captivante que la brume qui habillait le décor alentour. De ma fenêtre je me réveillais doucement en entendant ma mère préparer le petit déjeuner par la porte entrouverte de ma chambre. Et dans les mouvements de la brume, je l’ai aperçue de l’autre côté de la rivière. Sa tête et son corps sont sortis de derrière quelques troncs d’arbres. Oh ! Qu’elle était belle. C’était la première fois que je voyais une biche sans que des yeux intermédiaires ne la découvrent avant moi. Ma première biche ! Ma mère m’appelait, je devais me préparer mais je me promettais d’attendre à nouveau cette biche dès le lendemain. Je l’attendrai sur la grande pierre qui surplombait les flots délimitant mon espace des ombres qui se cachaient derrière les troncs d’arbres plus loin dans le bois.
La rivière qui me paraissait infranchissable du haut de mes jeunes années (elle l’était réellement). J’étais encore trop petite pour aller explorer cet espace inconnu toute seule. Cependant ma curiosité semblait quelquefois s’affranchir de toutes ces préoccupations. Le lendemain matin je me réveillais plus tôt pour attendre ma vision de la veille. J’avais parlé de cette découverte à ma famille toute la journée précédente. J’étais prête ce matin à la côtoyer de plus près. J’étais enroulée dans une épaisse couverture à carreaux rouge et brun, dotée de fines lignes vert bouteille. La façade dans mon dos avait été allumée pour que je me dirige sans peine jusqu’à mon promontoire, rompant la froidure de la brume du matin. Une illusion peut-être, car la température restait la même, mais cette lueur faisait certainement reculer tout ce que la brume porte en elle, le froid, la perte de repères… Et je savais ma mère veiller sur moi de la fenêtre de la cuisine. Dotée de cette bravoure renforcée, j’avançais avec courage vers le bord de la rivière. Ma mère n’avait aucune crainte que je tombe, malgré ma curiosité je lui avais promis d’appliquer toutes les précautions lorsque j’approchais de la rivière. C’était une règle entre nous et celle-ci je la respectais.
Assise sur ma pierre, les oreilles bercées par les mouvements dansants de l’eau, j’attendais. Légèrement frigorifiée mais fière d’avoir donné rendez-vous à ma biche. J’étais très impatiente, et je ne disposais que de quelques minutes avant de poursuivre ma préparation du matin. Elle est apparue, sortant de la cachette que les arbres lui offraient. Elle m’a regardée me semble-t-il et durant cet instant qu’elle m’a accordé, un lien s’est créé entre elle et moi.
A l’automne la rivière pouvait devenir torrent et son bruit emplissait mes oreilles. La pluie récemment tombée du ciel avait fait gonfler cette ligne sombre et mouvante. Elle la rendait froide et plus dangereuse encore. De mon promontoire de pierre où je me postais pour observer la biche, l’admirer, car oui j’étais fascinée par cette apparition, je me sentais autant attirée par cette présence quasi magique à mes yeux que retenue par la dangerosité de la rivière qui dressait devant moi une frontière pour l’instant infranchissable. J’étais aussi honorée de cette manifestation de la nature qui s’offrait à ma jeune expérience de la vie.
Alors que j’admirais les mouvements de la biche, enveloppée et cachée dans le calme de l’absence de mes propres mouvements, elle se déplaçait avec élégance. Le temps s’était suspendu. Un bruit de pas sur les graviers derrière moi a semblé perturber la sécurité de la biche. Elle s’est enfuie avec célérité et élégance. Je me retournais alors pour prêter attention à qui me rejoignait au bord de l’eau mais il n’y avait personne. Tout comme la biche j’avais entendu ces quelques pas dans mon dos… Il était temps de reprendre rendez-vous avec la biche un autre matin.
Un matin suivant de la semaine, sans école qui m’attendait ce jour-là, mon nouveau rituel reprenait vie. La biche n’est pas venue me saluer cette fois-ci. Au-delà du bruit de la rivière, je réalisais tout à coup que dans les bois se dressait l’inconnu, mille possibilités d’abriter des ombres et la peur m’envahit soudain. Et alors que je m’apprêtais à rentrer au chaud, le bruit de pas surgit à nouveau dans mon dos. Je me suis retournée aussi vite qu’il m’était possible de réagir. Mon cœur battait vite. Un autre bruit venant des bois de l’autre côté de la rivière me fit sursauter. Un craquement sec et sonore plus fort que le bruit de l’eau. Je me retournai aussi vite que mon cœur cognait dans ma poitrine. Je scrutais les bois, attentive à chaque ombre dressée dans la nuit que les bois semblaient garder entre leurs troncs. Le jour se levait mais les bois demeuraient endormis dans cette obscurité persistante. Sur le qui-vive, je me levai et debout près de ma pierre, la rivière à mes pieds, faisant hurler ses particules d’eau par la vitesse des remous, mon regard toujours à l’affût du moindre mouvement derrière les troncs de l’autre côté de la rivière, j’aperçus des yeux qui étaient là à me fixer, immobiles et terrifiants dans l’obscurité. Je retins mon souffle. Je me suis sentie envahie par le froid et soudain, à nouveau de bruit de pas sur le gravier derrière moi, plus proche encore que la dernière fois et plus rapide, le bruit s’accélérait et je me retournai, rien. Un nouveau craquement dans les bois et tournant à nouveau sur moi-même, je cherchais les yeux mais ils avaient disparu. Ce matin-là je sus que la peur que j’ai ressentie en voyant ces yeux me fixer depuis dans l’obscurité, sans bouger, simplement là à m’observer en silence, ne me quitteraient plus jamais.











