Corso di scrittura creativa, Exercises writing course

Ne pas oublier, Marie-Amélie Huard de Jorna

Exercises from the Energheia Writing Course 2024

Italian young literature – Learning from Nordic conflicts

Teacher: Ulf Peter Hallberg  (Energheia International Writing Course 2024)

Theme: Opening exercise based around an alter ego, Matera, two characters and a mystery.

♦♦♦

Ne pas oublier

Mateo contemple les lumières de la ville depuis sa fenêtre. Matera s’apprête à fêter la naissance du Christ et le soir ses rues s’illuminent de couleurs chaudes et chaleureuses. Depuis sa fenêtre, qu’il a ouverte pour goûter l’air frais sur sa peau et donner un coup de fouet à ses idées taciturnes, Mateo écoute les bruits de la soirée auxquels il manque le bruit des pas d’Aurelia et les siens. Ils avaient coutume le soir de se retrouver après le dîner chez la famille de l’une ou de l’autre et de se promener sur la via Domenico Ridola jusqu’à la Piazza San Francesco et de prolonger cette longue marche par la via Madonna della Virtù lorsqu’ils avaient beaucoup à dire. Ils aimaient l’animation des rues, les bruits des couverts dans les restaurants ouverts sur les places, les conversations animées comme les délicieux parfums de la soirée. Mais Aurelia n’était plus là, elle a disparu il y a deux ans jour pour jour.

Mateo a commencé à tenir un journal qu’il écrit comme s’il adressait ses pensées à Aurelia, comme une correspondance qui ne reçoit aucune lettre en retour.

“Matera, Noël 2003, le 23 décembre

Chère Amie,

Deux ans aujourd’hui. Depuis que tu es partie, Matera a perdu de son éclat. Les lumières que l’on accroche pour les fêtes me semblent manquer de brillance et de joie. Ton cri perçant dans la rue cette nuit-là hante mes pensées et mes rêves tournent au cauchemar depuis. Chaque nuit je me réveille en sursaut, trempé de sueur et pourtant je frissonne de froid. Heureusement je rêve parfois que j’arrive à te sauver. Je réussis à attraper ta main avant que l’obscurité de la nuit n’avale ton corps, j’empêche ton cri de déchirer la nuit et la peur de transpercer nos âmes à ce moment-là. Ton enlèvement n’a pas eu lieu. Et tu es toujours là.”

Ces deux dernières années Mateo a enquêté sur cette disparition selon ses capacités. Frappant aux portes, interrogeant les passants. Selon la police les indices étaient trop minces et aucune trace ne lui a permis de retrouver celle d’Aurelia.

Depuis deux ans, trois jeunes femmes ont disparu, toutes plus jeunes qu’Aurelia de quelques années. Des touristes qui marchaient dans les rues avec des amis ou des proches. Au détour d’une rue, elles n’étaient plus là.

Mateo sent qu’il retrouvera un jour Aurelia, son amie depuis qu’ils sont entrés dans leur première école. Sa meilleure amie avec qui il partageait tout, ses doutes, ses joies, les questions qui l’assaillaient lorsqu’il sentait son coeur battre pour un amour du moment. Ils étaient présents l’un pour l’autre et depuis deux années, son absence emplit sa vie d’un silence assourdissant. Il s’est peu à peu coupé du monde, n’entretenant des relations sociales qu’au minimum. Sa vie demeure en pause jusqu’au retour d’Aurelia. Il est persuadé qu’elle est là, quelque part à Matera.

“Matera, Noël 2003, le 24 décembre

Aurelia,

Aujourd’hui j’ai entrepris de suivre le chemin de notre longue promenade. Je t’ai parlé de toutes les préoccupations qui envahissent mes idées et de toutes les suppositions que je souhaite vérifier ces prochains jours. Je sais que tu es quelque part. Que tu attends que l’on te retrouve. Je ne comprends pas qu’aucune trace n’ait été laissée derrière toi ou que celui qui t’a enlevée n’a pas oublié ce petit détail que l’on lit dans les romans policiers et qui conduit la police sur tes traces. Je ne comprends pas. Demain je me rendrai dans les Sassi. Tu sais que j’y suis déjà allé pour te chercher. Non tu ne le sais peut-être pas finalement mais tu sais que je ferai tout pour te retrouver et j’ai donc longuement arpenté les rues à ta recherche. Tout le monde t’a cherchée. Quoiqu’il en soit, demain j’y retourne.”

Les cloches toutes proches de son appartement sonnent. Son appartement lui paraît tellement vide. L’on dit qu’une personne manque et que tout se dépeuple. C’est ce que Mateo ressent en cet instant. Les cloches sonnent et chaque “ding-dong” semble lui hurler l’absence d’Aurelia. Et c’est peut-être quelque peu paradoxal mais elles font aussi naître un espoir qui anime le coeur de Mateo d’une nouvelle énergie. Il ressent la certitude qu’Aurelia est quelque part, tout près, ici-même à Matera. Il n’attend plus l’aube pour attraper son sac, une lampe et tout ce dont il a besoin pour arpenter encore les sassi. Le 25 décembre, cet espoir va le conduire sur la bonne piste.

Les autorités ont invité la population à rester vigilante lorsqu’elle se promène dans les rues. L’enquête sur la disparition des jeunes touristes progresse et semble être sur le point d’aboutir mais pour l’heure, il n’est pas question de baisser la garde.

Toutefois, l’enlèvement d’Aurelia n’était pas lié. C’est ce que les rapports de police ont affirmé. Mateo est pourtant certain que si …

Il ignore pourquoi mais il prend presque naturellement le chemin de la Grotta dei Pipistrelli. Quand il arrive sur place, le jour s’est levé. Son sac sur le dos, il entre dans la grotte et tourne sur lui-même. Il connaît cette grotte. Ils sont venus de nombreuses fois. Juste pour s’asseoir et partager un moment de calme et résoudre les tourments de leur jeunesse. Il remonte le col de son manteau. Un oiseau crie à l’extérieur alors qu’il survole les Sassi. Et à cet instant, le cri d’Aurelia lui revient en mémoire. Il n’y avait pas de rue sombre le soir, ni de promenade agréable. Il n’y avait pas de main inconnue attrapant Aurelia pour la soustraire à la vue de Mateo. Il n’y avait qu’Aurelia et Mateo, et un vide paraissant infini sous leurs pieds et dans lequel Mateo précipita Aurelia, la poussant violemment et suivant du regard sa chute vertigineuse au bout de laquelle il crût entendre son corps s’écraser dans une anfractuosité aussi sombre que la mort qu’il venait de lui offrir. Repartant ce jour-là, deux ans plus tôt, libéré dont on ne sait quel fardeau, il rentra chez lui et le lendemain, après une nuit d’oubli, il alerta les autorités de la disparition de son amie. Ce jour-là il débuta l’écriture de son journal et la quête pour retrouver Aurelia, ou sa mémoire disparue jusqu’alors.