Retour des intempéries, Sylvie Dagallier

Finaliste Prix Energheia France 2019

Intempérie, subst. fém .

A.− MÉD. ANC. Mauvaise constitution des humeurs du corps.

B. − Dérèglement des conditions atmosphériques.

C. − Au fig. Rupture d’un équilibre. : Dérèglement d’ordre psychique ou moral, grand bouleversement dû aux aléas de la vie.

Source : CNRTL

Vlado longe le parapet de ciment, concentré, sans lever le visage vers les rares flocons qui volent encore, frôlent les palmiers de la promenade des touristes avant de s’écraser sous ses pas. En contrebas, les vagues se brisent contre la digue. Il souffle, deux expirations, une vague, deux inspirations, une vague, enjambées en rythme, ne pas perdre la cadence. L’air lui brûle la gorge, ses yeux pleurent, mais s’il respire par le nez il s’étouffe. Saleté de froid !

C’est l’heure où le ciel se déchire, entre nuit et jour. Subitement, les lampadaires s’éteignent, à l’est le bleu semble plus net, presque clair. Mais Vlado, il s’en fout de la majesté du jour qui se lève. Il marche, les mains dans les poches et la tête rentrée dans les épaules. Cette glace, toute cette glace… Il a neigé six jours sans trêve. Jamais, de mémoire d’îlien, on n’avait connu ça. Enfin, le septième jour…  

Comme chaque matin, Vlado s’est levé le premier. Il a scruté la nuit par le vasistas de la chambre. Une lumière vacillait sur la colline. Au monastère, les moines veillaient, les laudes, peut-être. Aucun signe sur le port. Toujours rien. Mais la neige ne tombait plus. C’était peut-être enfin le jour…  

Vlado n’a pas réveillé Erina, il a fait réchauffer dans une casserole un reste de café de la veille. S’est habillé, plusieurs couches, l’écharpe. Les gants ? Les gants, il les a perdus, tant pis.

Il marche vers le port. Sent ses chaussures s’imprégner, le froid mordre ses pieds. Sur l’île, personne n’aurait eu la folie d’acheter des chaussures fourrées. Qui aurait pu deviner ?

La neige craque et crisse. C’est comme une trépidation dans l’air coupant. La douleur quand on inspire, les poumons qui gémissent. Ce silence… le premier jour, le bruit recouvrait la tempête : les klaxons, les cris des chauffards bloqués, les sirènes des flics, le car qui grondait, impuissant… le deuxième jour, l’île entrait dans le silence. Voitures figées. Omnibus échoué. On entendait encore quelques ambulances, sinistres.

Puis, on n’a plus rien entendu. Le silence. Le soupir écrasant de millions de flocons, un souffle qui pénétrait les maisons, les cuisines, les chambres. Les hommes même ne parlaient plus, ils écoutaient, tendus.

Vlado marche depuis longtemps à présent. Le port est là-bas, au bout. Hier, on lui a dit que les navires étaient encore bloqués au large par la tempête. Mais aujourd’hui, il ne neige plus, le vent est tombé, le ciel est de plomb. Aujourd’hui, ils accosteront, c’est sûr. Avec le bateau du continent arrivera celui qu’il attend, qu’il redoute, depuis sept jours. Depuis bientôt dix-huit ans… et sept jours.

***

C’est une passerelle jetée entre le ferry et le ponton, une passerelle de planches grises qui ploie sous les voyageurs lents, chargés, sous les passagers qui défilent devant les yeux de Vlado, des hommes fatigués par cette si longue attente pour accoster, enfin, l’excitation délayée par le gris, par la brume qui a succédé à la neige.

Stojan a patienté lui aussi.  Le vide dans la tête, la patience comme seule échappatoire, il connait. Le ferry est tout de même une prison bien plus douce que quatre murs. Il prend son tour sur la passerelle, son sac sur l’épaule, regarde l’île et refoule tout ce qui lui monte à la tête. C’est comme avant, le bar du port et les entrepôts et le clocher qui émerge de derrière la grand-rue, sauf la neige, heureusement qu’elle est là cette saloperie de neige, qui recouvre et adoucit et anesthésie. Il ne revient que pour l’argent, ne pas oublier, l’argent. Mais tout de même, les souvenirs…  Ici, si c’était encore chez lui ? Un instant de flottement, de vertige, il chancelle, se rattrape à la rampe, ce n’est rien, un reste de tangage, de gros temps. Droit devant, le quai, fin de la ligne de fuite. Des silhouettes trapues s’agitent, se donnent l’accolade, chargent des caisses. On entend le bruit d’un moteur, un camion recule, la remorque prête à engloutir les marchandises du continent. Soudain Stojan l’aperçoit, le devine, la dégaine, ce mouvement d’un pied sur l’autre, comme avant, à chaque connerie, à chaque remord, il se balançait d’un pied sur l’autre, la tête basse, le regard fuyant.

Vlado l’a reconnu, à son tour. Il lève le bras et agite la main, avance, se fait bousculer par un homme chargé de cabas, s’immobilise. Stojan est là. Il a changé, il a forci. Vlado le regarde progresser sur la passerelle, on dirait leur père, sa corpulence épaisse, compacte. Il n’a rien de la grâce familiale maternelle, le menton fin des Lampesoti, l’allure déliée de beau gosse dont lui, le cadet, a hérité. Stojan est déjà là, devant lui, silencieux. Vlado se tasse, par réflexe, creuse les épaules vers ce frère qui se redresse et le scrute avant de sourire, ou presque.

— Stojan ! … Stojan !

— Eh, Vlado !

Ils s’embrassent. Vlado ressent entre ses bras ce corps dur, massif. L’autre lui tape dans le dos, une claque lourde comme dans leurs jeux d’autrefois. Ils se séparent déjà, Vlado attrape le sac, le hisse sur son épaule.

— Viens, dit-il, on se gèle, rentrons.

— Allons-y. … Alors ? Qu’est-ce-que tu me racontes ? 

Vlado secoue la tête, il ahane sous l’effort, la marche dans la neige, l’air glacé et le poids du bagage. Il ne peut pas parler, ou peut-être exagère-t-il son essoufflement pour gagner du temps, ses poumons ont toujours été fragiles après tout. Son frère s’agace et lui reprend le sac :

— Donne, c’est bon. 

Stojan ne pose plus de question, il avance d’un bon pas, ses yeux balaient la rue, les maisons, les places entraperçues et reconnues, les vitrines et les enseignes.

— Rien n’a changé, ici…

— Tu crois ? Si, les boutiques changent. L’été, on est envahis de touristes.

— Et la neige ? C’est nouveau, ça aussi ?

— Ouais. La neige, on n’en n’avait pas eu depuis… depuis treize ans. Mais pas autant. Quelle malédiction ! Tout va crever, c’est sûr. Tout va crever, de nouveau. 

Vlado crache sur la neige sale. Son frère ne relance pas, il se tait et assure la prise de son sac. Ils sont loin du port, à présent, progressent en silence, le cadet qui piétine prudemment, chaussures fichues, mais au moins ne pas glisser, l’aîné qui enfonce le pied sans hésitation, sans se soucier de ses bas de pantalon trempés. Vlado pointe soudain l’index vers une ruelle qui s’enfonce dans la ville, de l’autre côté de la route. Ils traversent, les maisons hautes se referment sur eux, le ciel d’ardoise disparaît entre les murs. Après quelques mètres, ils débouchent sur une place, quelques arbres dénudés, une fontaine à la vasque enneigée, des boutiques dont on ne distingue rien derrière les vitrines embuées. Vlado désigne l’une d’elle, au rideau de fer baissé.

— C’est là, dit-il simplement.

— Ilan bricolage, articule Stojan en déchiffrant le bandeau peint.

— J’ai gardé l’ancien nom, la boutique était connue, justifie son frère.

Il s’approche de la porte contigüe au rideau, tire une clé de sa poche :

— L’appartement est au-dessus, viens. 

Stojan entre avec circonspection. Il n’y peut rien, il n’aime pas les couloirs étroits. Aussitôt, l’odeur lui saute à la gorge, une odeur douceâtre de champignons et de moisissure, de poussière et de vieux bois. La neige, l’humidité. Au bout, l’escalier, marches en colimaçon que les deux hommes empruntent en cadence. Sur le premier palier, Vlado soulève un épais rideau et pénètre dans le salon :

— Mince, les chaussures ! 

Stojan pose son sac, imite son frère qui a déjà ôté ses mocassins. Il contemple ses chaussettes qui mouillent le parquet, lève les yeux vers Vlado : 

— On fait quoi, là ? 

L’autre hésite :

— … Tant pis, c’est pas grave, après tout. Tu veux un café ?

— Oui, tiens, bonne idée, un café. 

Le silence est pesant dans la minuscule cuisine. L’aîné n’a jamais été bavard et son frère ne sait pas quoi dire, peut-être est-il préférable d’en dire le moins possible, d’ailleurs. Pourtant, il se lance :

— Donc… donc, tu es revenu. Après toutes ces années, je n’imaginais pas…

— Ben si, tu vois. Je suis sorti il y a trois semaines. Quatre mois, cette fois-ci. C’était très con de se faire choper pour si peu, un petit trafic de bagnoles, je m’en suis voulu. Fêter ses quarante ans seul en taule, pas un rond, pas une idée de la suite. Rien de bon ne m’attendait dehors, alors, j’ai pensé… revenir. Après dix-huit ans, y a prescription, je suppose. 

Vlado ne répond pas, il tourne consciencieusement sa cuillère dans la tasse. Stojan poursuit :

— Tu peux m’héberger ?

— Bien sûr. On a un canapé-lit dans le salon. Aucun souci.

— « On » ? T’as retrouvé une femme ? Je croyais que tu vivais seul depuis que Georg et sa mère s’étaient barrés ?

— Ah oui, tu ne sais pas pour Erina… C’est une turque, une fille de Gökceada, elle vit ici. Elle était venue pour travailler à la droguerie, et puis, de fil en aiguille… elle n’était pas douée pour la boutique, de toute façon.

Stojan sourit dans le vide. Son frère parait ne rien remarquer, reprend :

— C’est l’heure, je vais ouvrir. Tu viens avec moi ?

— Non, t’es gentil, mais je préfère rester là. T’inquiète pas, je sais me faire discret.  

— Comme tu veux… 

Vlado rince sa tasse, la pose sur l’égouttoir. 

—  Je remonte à midi. Demain, la quincaillerie est fermée, on fêtera dignement ton retour.

Il tire une paire de baskets d’un petit meuble à chaussures.

— Sinon, tu sais… Fais comme chez toi, hein ? Vraiment, prends ce dont tu as besoin…  conclut-il avant de disparaître derrière le rideau. 

Stojan hésite. Il balaie le salon du regard, indifférent, remarque au passage le fauteuil du père et le vaisselier familial. Les assiettes présentées sont celles qu’il a toujours connues, des scènes de chasse et des illustrations de proverbes. Les années passent, les gens meurent, mais leurs objets restent, immuables, transmis à des enfants qui les conservent, va savoir pourquoi, ils les ont toujours trouvées moches ces assiettes, et pourtant, elles végètent encore dans la famille.

Stojan se penche vers le canapé, tâte son épaisseur. Il ouvre ensuite son sac, cherche son rasoir. A l’étage, il n’y a que cette pièce, la cuisine et les toilettes. L’escalier se poursuit, vers les chambres sans doute : il ne monte pas, se débrouille avec l’évier et le savon fendu.

Soudain, un vacarme métallique le fait sursauter : Vlado a remonté le rideau de fer. Stojan peste, il a bien failli se trancher la gorge. Au-dessus, un autre remue-ménage, une porte qui claque, des pas dans l’escalier. Le rideau s’ouvre sur une fille, une maigre en chaussettes, des cheveux ternes dans les yeux. Stojan enregistre le bas de jogging gris, le pull qui flotte, le genre de fille pas féminine, aucun intérêt.

***

Il ne reconnaît rien. Il a eu besoin de marcher, de respirer, de comprendre ce qu’il faisait ici. Alors il a quitté l’appartement de son frère, il a contourné le village, laissé le port à sa gauche pour prendre la route des crêtes.

Mais il ne reconnaît rien. La neige. Elle a bon dos, la neige. Stojan se concentre, cherche l’embranchement qui lui fera quitter la grand-route pour le chemin de la ferme des vieux. Plus de chemin. Un rond-point, une autre route, qui grimpe raide. Au moins, ils n’ont pas rasé la montagne !

Stojan marche dans un silence lourd, il longe la chapelle, toujours là, elle. Une chapelle en ciment, ramassée, au toit de pierres, avec pour tout ornement une croix blanche dressée sur le côté.  Gosses, ils participaient au replâtrage d’été. Les pots de peinture étaient stockés sous l’auvent, les bénévoles s’occupaient de la chaux à l’intérieur, les enfants repeignaient la croix. C’étaient toujours mieux que de rester chez les parents.

Les souvenirs défilent au rythme de la progression, cahin-caha. Stojan arrive au plateau, mais plus de ferme. Un lotissement, des bungalows pour touristes. Tous ces volets fermés semblent l’accuser : une ville morte qui repousse un fantôme. Au loin, les collines : il reconnait chaque ondulation, chaque pointe de roc. Preuve qu’il ne s’est pas trompé. Sauf qu’ici, ce n’est plus chez lui. Il avait beau s’en douter, ça lui fait un choc. Lorsqu’il a quitté la ferme, le monde était à lui, finis l’île et la vie de péquenot, les parents bornés, les flics soupçonneux. Lui partait, mais tout restait en plan ici, figé. Et puis non. Il imaginait revenir, et quoi, ajuster le tableau entre ses souvenirs et la réalité, pouvoir vérifier que le bois de la véranda était toujours aussi pourri, que les deux premières marches devaient être reclouées ? Tendre le bras et s’érafler la paume sur le muret ? Pourquoi pas voir sa mère sortir, en tablier, pester après son frère pour de la terre dans l’entrée ?

C’était stupide. Ici, il n’y avait plus rien. Rien. Ces lieux, ces tableaux n’existaient plus que dans sa mémoire, et peut-être celle de Vlado. Son père était mort l’année de ses seize ans, sa mère peu avant son départ. Tout avait disparu et quand viendrait son tour, plus personne ne saurait que la ferme avait existé, aussi minable avait-elle été.

Il s’arrête, tend l’oreille. Le silence s’anime. De l’eau goutte des toits sur le zinc des chéneaux. La neige craque et se fissure. Une branche ploie brusquement et relâche une gerbe blanche dans un feulement. Peu importe ce qu’il est venu chercher ici, il ne trouvera plus rien.

Un dernier regard par-dessus les toits des bungalows avant de rebrousser chemin. Sous ses pieds, la neige se transforme en eau.

***

Planté devant la vitrine, Stojan considère l’étalage de paquets de lessive, brosses, cocotte-minute, boite à outils : tout un bric-à-brac hors du temps. Soudain il s’aperçoit que son frère, assis derrière le comptoir, l’a sans doute vu. Il entre, ses yeux balaient les rayons, évaluent la profondeur du magasin.

— Salut !

— Viens à l’abri, t’as l’air trempé.

— J’ai fait un tour.

Vlado désigne une grande bouteille thermos :

— Tu veux du thé ? Ce matin, je l’ai arrangé à l’eau de vie, ça réchauffe.

— Non, c’est bon.

Stojan déambule entre les rayons, saisit un bidon de décapant, lit la notice, hausse les sourcils et le repose. L’autre le suit, replace le bidon dans l’alignement des autres. Ses gestes sont imprécis, son frère se demande si le thé arrangé y est pour beaucoup.

— Alors, tu… tu es revenu pour quelque temps ? Ou c’est juste une visite ?

— Je ne sais pas encore. Bien sûr, si je reste, il me faudra du travail… et  puis… on doit parler d’argent, toi et moi.

— D’argent ?

Vlado recule, reprend :

— D’argent ? J’arrive déjà à peine à vivre… Je peux t’héberger, ça, oui, autant que tu veux…

L’autre le toise :

— Encore heureux ! Mais dis-moi…

La sonnette de la porte retentit, une petite vieille entre. Vlado se précipite :

— Madame Liluk, que puis-je pour vous ?

Stojan hausse les épaules. Il n’est pas pressé, la discussion aura lieu. Vlado n’a pas changé, il pleurniche misère mais son frère sait qu’il a des réserves, forcément, il a toujours planqué ses chocolats pour ne pas partager. Il le laisse avec la vieille, s’enfonce dans le couloir qui sent le champignon. Une autre odeur se mélange à celle de moisi, à présent, une odeur d’oignons, pas désagréable. La fille aurait-elle bougé son petit cul pour leur préparer à déjeuner ?

Lorsqu’il arrive en haut de l’escalier, derrière le rideau l’ambiance est presque chaleureuse. Il fait bon, le poêle a été allumé et, avec de l’imagination, c’est un feu de cheminée qui l’accueille. En l’entendant, la fille sort de la cuisine :

— Bonjour ! De retour ?

Tout à l’heure, ils n’avaient pas échangé trois mots : il avait grogné son nom, elle avait acquiescé avant de filer. Elle a bien meilleure allure, à présent, pense-t-il.

Erina lui rend son regard, elle sait que les hommes la matent, même si elle est aussi plate qu’une tranche de polente ils ne peuvent s’en empêcher, celui-ci pas moins que les autres. Elle le jauge rapidement, retourne à sa cuisine sans plus s’occuper de lui. En apparence.

Stojan se laisse tomber dans le fauteuil, face au poêle. La chaleur diffuse, il est béat. Il a laissé ses baskets dans l’escalier, ses chaussettes sont humides mais il a la flemme de se relever pour en changer. Il reste là, les yeux presque clos, ce serait une scène parfaite, l’homme chez lui dans son fauteuil et la femme à la cuisine. Il se souvient d’Ivana, il était bien avec elle, son fils aussi il l’aimait bien. Ivana préparait des lasagnes comme personne, elle n’aimait pas trop baiser, rapport à de mauvaises expériences, mais sinon elle était parfaite. Stojan ne sait pas, ne sait plus pourquoi elle l’a quitté. Il préfère ne pas se rappeler, on va dire, il chasse les souvenirs désagréables pour se concentrer sur les autres. Il a faim, pas mangé depuis le bateau, c’est déjà loin. Il s’incline vers la porte ouverte :

— T’aurais pas un morceau de pain ou de fromage ?

La voix d’Erina sort de la cuisine :

— Si, on a. Viens. Je peux pas t’apporter ça, j’ai les mains dans la viande.

Erina entend le fauteuil qu’on repousse, distingue la silhouette épaisse derrière elle. Il la frôle en ouvrant le frigo, marmonne, referme.

Elle ne se retourne pas, elle est occupée avec le canard. Vlado a ramené des filets, hier. Elle aime préparer la viande. Pétrir et malaxer, trancher, émincer, faire revenir, napper. Erina saisit le premier magret, gras, long et épais. Au-dessus de l’évier, elle enfonce les doigts dans la peau blême et huileuse et elle tire. Fort. La chair se détache avec un bruit de succion, ensuite elle tire lentement, parce que le gras se déchire et que ses doigts glissent. Une fois la dernière pellicule blanche ôtée, elle se lave les mains. Au bout de la table, Stojan mâche son pain avec du gruyère. Il ne dit rien, mais elle est attentive à sa présence. Se demande si elle est troublée ou pas, si cet homme peut lui plaire, s’il est raisonnable de s’y intéresser. Elle sort la planche à découper, tranche la viande en aiguillettes avec toute la concentration nécessaire : trop fin, elle sera dure à la cuisson, trop épaisse, le cœur restera saignant et la surface grillera, ce ne sera pas bon.

— Pourquoi tu me regardes sans rien dire ? demande-t-elle.

— Je te regarde parce que tu es en face de moi, et que t’es quand même plus intéressante que le mur. Je ne dis rien parce que c’est toi qui tiens le couteau, et que dans ces cas là, j’évite d’énerver.

Erina sourit. Les oignons sont cuits, la viande prête. Dès que Vlado remontera, ils pourront déjeuner. Elle s’essuie les mains, dénoue le tablier rouge.

— Tu ressembles pas à ton frère.

C’est une remarque idiote, pense Stojan. Erina perçoit son erreur, l’indifférence presque méprisante du frère. Elle l’observe alors qu’il se lève et retourne au salon. Il est plus petit que Vlado, c’est certain, mais son dos est solide, ses mains larges. Il se tient droit, lui. Pas penché, flottant au vent. Comment ce serait, d’être aimée de cet homme ? Elle se demande s’il est violent. Elle ne supporte plus les violents. Son père, puis son mari… elle a mis longtemps à comprendre qu’un homme n’avait pas tous les droits, que non, ce n’était pas normal que son père gifle sa mère, que son mari la prenne quand elle ne voulait pas, même si elle l’aimait, ce n’était pas acceptable. Vlado n’est pas de ce bois. C’est un longiligne un peu mou, un peu retors à sa façon, mais jamais agressif. Il devait être séduisant, jeune, il a parfois ce reste d’assurance dans le sourire. À présent, il est le plus souvent effacé, lunatique. Elle pense que la vie n’a pas été tendre envers lui, ça les rapproche. Lorsqu’elle est arrivée sur l’île, l’an passé, elle a fait du porte-à-porte pour trouver du travail. Elle a décroché sans peine un boulot de serveuse, mais le patron l’a virée à la fin de la saison. Elle a fait des ménages, des heures chez les commerçants du village. Vlado l’a engagée pour l’aider à la boutique lorsqu’il s’absentait, puis, un jour, elle est montée nettoyer son appartement. C’était un homme seul avec un magasin à lui, un homme qui paraissait honnête, même s’il ne parlait pas, que les gens d’ici l’évitaient, elle ne savait pas pourquoi. Elle a réfléchi, s’est maquillée discrètement et a souri plus que nécessaire. Lorsqu’il l’a invitée à diner, elle a enfilé la plus seyante de ses deux robes et s’est appliquée à laisser entrevoir une bretelle de soutien-gorge. Pas davantage, le premier soir. Mais le lendemain, quand il l’a basculée sur le canapé, elle s’est dit que ce serait possible, cette vie, pour un temps au moins. S’amouracher d’un autre serait stupide. Elle n’a plus seize ans, enfin !

Midi sonne au clocher. Erina pose trois assiettes sur la table, les verres, une bouteille de vin, une carafe d’eau : Vlado ne boit jamais son vin pur, elle non plus, dorénavant.

***

Derrière le comptoir, Vlado vide encore une fois sa tasse. Le thé est amer mais l’alcool lui en a fait oublier le goût depuis longtemps. Il aurait du penser à ce mélange avant, les heures passent plus vite lorsque le cerveau dort. La matinée a été mauvaise, la vieille Liluk et l’électricien, c’est tout. La matinée a été mauvaise, comme la veille, et comme le jour d’avant. Cette quincaillerie prend l’eau. Ça le fait rire, la quincaillerie prend l’eau, il ne manque pas de seaux ni de serpillères, ici, alors, c’est drôle, non ? Bientôt, plus que des dettes à éponger, essorons camarade, essorons et souquons ferme pour ne pas couler !

Et Stojan qui est revenu, qu’est-ce qu’il croit, celui-là ?

Il ne voit pas qu’il est rincé, une loque, un rat d’égout, dégoûté, écœuré ?

La neige fond, mais qu’importe, lorsqu’elle aura disparu tout sera mort. Il se souvient des orangers, cette année-là. Le gel avait été terrible, parce qu’il était arrivé après une longue période sans pluie. Le sol était sec en profondeur, et un sol sec ne retient rien de la chaleur, mais que faire ? Il avait arrosé, il était resté un jour et une nuit à arroser, à pailler, lorsque le froid était arrivé. Trop tard. Les autres s’étaient foutus de lui, peut-être même s’étaient-ils réjouis. La neige avait recouvert l’île, des jours durant. Et les orangers avaient tous crevé. Elle devait bien rire, la vieille sorcière, du fond de sa maison de retraite. Elle l’avait maudit à la mort de son fils, le sort était là. Il était ruiné.

Treize ans après, la neige est revenue. Stojan aussi, avec les souvenirs, les cauchemars, la malédiction.

Le clocher égrène douze coups. Vlado s’arrache à sa chaise, verrouille la porte en s’énervant. C’est l’heure de déjeuner, il faut se raccrocher à ça : monter les marches une à une, manger, boire. Il a mal au crâne, trop de thé arrangé. Il lève le bras pour éteindre la vitrine : non, il ne tremble pas. Ses mains longues et blanches sont fermes. Innocentes.

Arrivé lourdement en haut de l’escalier, il repousse le rideau en s’exclamant :

— Ça sent bon ici !

Il s’assied à table, invite d’un geste son frère à le rejoindre :

— Alors, cette matinée ? demande-t-il en coupant le pain.

— Je suis monté à la ferme. Enfin, à l’endroit de la ferme.

— Le lotissement ? T’as vu ça ? Tu me croiras si tu veux, c’est plein, l’été. Des randonneurs, des types qui paient pour dormir dans ce trou perdu, tassés les uns contre les autres. Ils débarquent par le bac avec femme, gosses et voiture, montent à la queue leu leu et ensuite se retrouvent tous dans les collines ou sur la plage. Quelle bande de couillons !

— Bah, si ça rapporte… c’est qui, le promoteur ?

Vlado grimace :

— Graznec.

— Graznec ? Le turc qui t’a racheté l’orangeraie ?

— Ouais. Cet enfant de pute. Tiens, donne-moi à boire, Erina. Non, pas d’eau.

Erina les sert. C’est la première fois qu’elle entend Vlado jurer, on dirait qu’il a bu. Elle écoute, se tait – d’ailleurs ils ne font pas attention à elle – dépose le plat au centre de la table. L’aîné entame le canard, demande :

— Et elle est devenue quoi, l’orangeraie ?

Son frère se ressert un verre, les doigts crispés sur la bouteille.

— À ton avis ? Un hôtel, un putain d’hôtel pour touristes.

Comme Erina se raidit, il lui lance :

— Ah ça, tu connais pas l’histoire, toi. Tu me vois, là, dans ce gourbi humide au-dessus d’une quincaillerie minable, mais tu sais pas… tu sais pas à qui tu as affaire !

Elle attend, la fourchette à la main. En face, Stojan mâche, imperturbable, laissant l’autre débiter son récit :

— J’étais le maître de l’orangeraie, moi, madame ! J’avais un domaine de quatre-vingt dix ares, des arbres magnifiques ! Des navels, les fruits les plus juteux, sans pépins, parfaits ! Je peux te dire qu’à l’époque, toutes les femmes du coin bêlaient pour que je les embauche à la cueillette. Alors… alors, elles s’en fichaient bien de qui venait leur salaire, de la façon dont la vieille avait vendu. Leurs maris pouvaient râler, leurs mères médire, elles me mangeaient dans la main ! Quel spectacle, à la nativité, ces arbres, ces fruits dorés, ces filles qui s’étiraient pour les cueillir, à celle qui en ramasserait le plus… Georg aimait tellement ça, les oranges… il était petit, il devait avoir, quoi, trois ans, les filles en étaient toutes folles. Il piquait des colères parce qu’il arrivait pas à les éplucher, il y en avait toujours une pour l’aider, une qui caressait ses cheveux blonds en s’extasiant… Ouais, j’étais presque riche, j’étais le roi. Cinq ans, ça a duré cinq ans. Et puis, tout est mort.

Il pousse un soupir, dodeline. Son frère le regarde sans aménité. Il a trop bu, et les ivrognes, il connaît. Ça finit toujours en pleurnicheries ou en cris…

— C’est bon, Vlado, c’est le passé !

— Tout ça… tout ça pour en arriver là ! Je suis maudit !

À présent, Vlado gémit en se tenant la tête. La jeune femme se lève, ramasse les assiettes, indécise. Elle ne savait pas, découvre un autre homme. Bien sûr, il crie parfois dans son sommeil, se raidit quand elle lui parle de ses cauchemars, mais jamais elle ne l’a vu saoul.  Stojan se penche, empoigne son frère :

— Allez, viens, t’as besoin d’une sieste. Erina, tu sais comment marche la boutique ? Tu peux le remplacer, cet après-midi ?

— Oui, pas de souci. Je range et je descends.

Stojan aide son frère à s’affaler sur le canapé. Il hésite un instant à l’emmener se coucher, mais après tout, Vlado sera très bien là, et surtout il n’a aucune envie de se le coltiner dans l’escalier. D’ailleurs, l’autre dort déjà, ses traits se sont affaissés. Stojan le dévisage, cherche le souvenir de l’adolescent sous la peau épaisse. Il était beau, enfant. Presque efféminé, il avait la grâce de leur mère, son teint clair. Son exact contraire, pour résumer… c’est simple, on lui passait tout, à ce petit ange.

Deux coups sonnent à l’église, on entend du bruit en bas, sans doute Erina. Vlado grogne et change de position dans son sommeil. Stojan s’assure que son frère dort à poings fermés, puis il sort sans bruit, grimpe l’escalier. Trois portes. La première donne sur une salle d’eau. Stojan jette à peine un coup d’œil : un lavabo, un bac à douche, des serviettes de toilettes râpées, un séchoir sur lequel pendent slips et collants. La deuxième est celle de la chambre. Le lit est fait, un vaste édredon piqué le recouvre, même si en dessous les couvertures ne sont pas assez tirées et plissent. Stojan s’approche, s’accroupit, passe le bras entre le matelas et le sommier. Rien. Sous le lit, des valises. Ses gestes sont vifs, précis. Il les ouvre, tâte, du linge et des chaussures dans la première, des vêtements de fille dans la seconde. Puis il inspecte l’armoire, ses doigts glissent sur les pantalons entre les cintres, palpent les poches, extraient parfois un mouchoir, un papier, vite examiné et replacé. Stojan se fige, il croit entendre des pas, il se tend, écoute : non, c’est terminé. Ses yeux reviennent à la fouille, il reste la table de nuit. Premier tiroir, une arme. Qu’est-ce-que fout son frère avec une arme, un vieux machin en plus, on dirait un revolver des années de plomb, pourtant il ne se souvient pas d’une arme chez ses parents, ou alors, sa mère l’avait drôlement bien planquée ? Il n’y touche pas, referme le tiroir. En dessous, des lettres, un permis de conduire, un chéquier, des factures de courses en vrac. Il sent que c’est bon, fouille du bout des doigts, tout au fond. En retire une liasse de billets, plutôt fine mais de grosses coupures qu’il feuillette  et fourre dans sa poche arrière comme acompte. Un dernier regard, rien d’autre d’important, un miroir, des magasines de fille au pied du lit. Une latte de plancher craque lorsqu’il ressort. Dernière pièce, petite, mansardée. Stojan sait qu’il ne trouvera rien ici, pourtant il entre, attiré par la machine à coudre qui trône sur la table.

La machine à coudre de sa mère… il la reconnaît immédiatement, une grosse bête jaunâtre avec des piques et des fils, la pédale noire au sol. Sa mère lui interdisait de poser les mains sur l’engin de malheur, trop dangereux avec les aiguilles qui partaient au quart de tour dans un vacarme de mitraillette, sa mère concentrée sur le tissu, les mots étranges qu’elle prononçait, le « pied de biche » qui se coinçait, les « canettes » à filer. Il s’asseyait sous la table, regardait le pied piloter l’engin, tout en souplesse de la cheville, scrutait le mouvement qui, comme par magie, déclenchait les sons au-dessus de sa tête, le martellement de l’aiguille, le crachotement du moteur.

Le bazar ne laisse aucun doute : elle sert encore. Stojan tâte une étoffe bleu roi, brillante, élastique. Plus loin sont posés de larges bandes de dentelle, du tulle, raide et empesé, un carnet ouvert, griffonné de chiffres et de mesures. Au sol, dans une grosse mallette carrée de cuir et de métal, Stojan trouve des ciseaux, mais surtout des rubans dorés roulés bien serrés, des petits pochons, de perles, de paillettes, et un sac transparent dont le contenu roule et scintille. Il le lève dans la lumière, le cœur qui s’accélère, on dirait des dizaines de diamants là-dedans, ça brille et éblouit, il ouvre et fait glisser quelques pierres dans sa paume, les examine avec minutie. Non, pas des diamants. Chaque pierre n’est qu’une perle, il distingue le minuscule trou pour le fil, une perle de cristal. Il range le tout, referme la mallette. La pièce ne contient rien d’autre que cette table, une chaise, et, poussé sous le pan du toit, un lit à barreau, dans lequel gisent une toupie et un petit cheval de bois.

Rien de plus à tirer de l’étage, conclut Stojan en quittant les lieux. À l’évidence, il faudra un brin d’aménagements s’il décide de rester.

***

Le café est toujours à l’angle de la rue principale et de la place de l’Eglise. Stojan entre, hume l’air. Il a parfois des allures de bête, il renifle l’ambiance, le type au bar est un inconnu, trois hommes au comptoir, une table occupée par quatre vieux qui jouent aux cartes. Il se laisse tomber sur un tabouret, commande un café, demande le journal local. Au barman qui le sert sans un mot, il précise :

— J’arrive ici, je cherche du travail…

— Ah ? Dans quelle partie ?

Stojan fait la moue en parcourant les annonces :

— Un peu de tout… je suis assez polyvalent.

C’est suffisant pour attirer l’attention des hommes. Commence un débat sur l’état du chômage sur l’île, les touristes plus radins les uns que les autres, les turcs qui cassent le marché avec des types venus d’on ne sait où, des roms, des kurdes, des gars de l’est, misérables, prêts à bosser pour rien ou presque, ils vivent à douze dans une pièce, ensuite ils font venir leurs femmes et toute la marmaille. Stojan parle peu, les annonces ne proposent rien, il faudra attendre les touristes mais là, dehors, c’est la neige, pas la plage.

— Vous auriez un annuaire ?

Deux noms lui reviennent, des pistes peut-être. Il s’éloigne, compose les numéros, laisse un message sur un répondeur, retente sa chance, raccroche en silence lorsqu’une voix lui répond que l’homme n’habite plus sur l’île depuis trois ans. À nouveau le vide, l’impression de se tromper. Il ne le sent pas ce café. Il est revenu, il avait oublié, embelli, mais là, tout lui saute à la gueule, sous la neige c’est toujours sale, étriqué. Alors qu’il songe à s’éclipser, la porte s’ouvre sur trois gendarmes. Manquaient plus qu’eux, pense Stojan, qui reconnait immédiatement le plus gradé des trois. Il a vieilli, le vieux salopard, mais c’est bien lui. Lequel, d’ailleurs, le remet tout aussi vite :

— Eh, mais c’est toi, Stojan Rončević ? C’est bien toi ?

— Capitaine… Krvožedan?

— Commandant, à présent, commandant…

— Félicitations, commandant.

Stojan se lève, laisse deux pièces sur le comptoir.

— Tu files déjà ? lance le commandant,

— Des trucs à faire…

— Tu loges chez ton frère, je suppose ?

— Oui, pourquoi ?

— Bah, on a bonne mémoire, ici. On va te tenir à l’œil, c’est tout.

— Ça fait dix-huit ans, commandant, vous croyez pas qu’il y a prescription ?

— Pas pour certaines choses, Stojan, pas pour certaines choses…

Stojan claque la porte du bar. Il a bien envie de taper dedans à grands coups de pieds, mais l’autre connard serait capable de le foutre en cellule pour moins que ça. S’il se renseigne auprès du continent, il va bander devant son pedigree, de petits braquages en vols de bagnoles, sans compter les trois mois de taule pour violences sur agent, ils n’aiment pas quand on se défend, ces cons… De quoi le tenir à l’œil, bien davantage que cette vieille histoire ! Ils sont bornés, ici, bornés et stupides.  Stojan patauge rageusement. Les rues ne sont pas dégagées, c’est toujours la trêve, le grand silence, mais sous les pas des hommes la neige des trottoirs fond, ça et là le sel mélangé au sable fait son œuvre, de grandes flaques jaunâtres encerclent les perrons. Arrivé à la boutique, il entre et s’ébroue. Erina apparaît du fond du magasin désert, lui tend les bras, prend son manteau :

— Je suis contente de te voir. J’aime pas rester seule sans m’occuper. Pas de client, alors je suis inutile.

— Rassure-toi, aucun espoir de faire quelque chose d’utile, ici. J’en ai déjà marre de cette île.

Ils gagnent l’arrière-boutique, s’assoient autour de la table en formica. Erina sort un paquet de tabac brun d’un tiroir, du papier, roule une cigarette avec minutie.

— Tu en veux ?

— Non merci. Je ne savais pas que tu fumais, ça ne sent pas le tabac dans l’appartement.

— Je fume qu’ici.

Stojan ne comprend pas pourquoi, il lève les sourcils mais ne pose pas de question. Il regarde la jeune femme, ses gestes précis, le coup de langue pour coller la bande, le brin de tabac qu’elle recrache. Il pense au tulle, là-haut.

— Dis-moi, ce matin je suis monté, j’ai reconnu la machine à coudre. C’est toi qui t’en sers ?

— Ah, tu as vu ? Oui, c’est moi.

— Mais… tu fais quoi ? Des robes ?

Elle sourit, redresse la tête :

— Non, pas du tout ! Tu devineras jamais, c’est pas connu ici, je couds des justaucorps pour les gymnastes. Tu sais, pour la gymnastique rythmique, avec les rubans et les ballons. J’ai une mallette avec du matériel, je l’ai emporté de chez moi, c’est mon petit trésor. J’ai des contacts en Bulgarie, je leur expédie les commandes, eux les vendent à des clubs un peu partout.

— Eh ben… et c’est bien payé ?

— Non, pas trop, mais c’est toujours ça. C’est mon talent à moi, ma façon de pas dépendre de Vlado, enfin, pas tout à fait. Je peux partir quand je veux. Bien sûr, sans machine, coudre c’est moins rapide, mais possible.

Stojan l’examine plus attentivement. Ses traits sont marqués, pourtant elle n’est pas si vieille. Quoi, vingt-cinq, trente ans ? Plate, oui, mais dans les gestes un truc qui attire, une façon de te regarder en face, peut-être, t’as envie de savoir comment elle bouge au lit, tu sens qu’elle se maîtrise, cette fille, comment elle est quand elle se lâche, quand l’énergie sort ?

— Pourquoi, t’as envie de décamper ?

— Parfois, oui. Parfois je suis à l’étroit ici, entre Vlado et la boutique. Je crache pas dans la soupe, hein, Vlado est gentil. Mais je sais pas, c’est si petit, opaque… Je comprends pas, comme si les gens le fuyaient. C’est un homme sombre, je crois. Tu as connu sa femme ?

— Non.

— J’étais pas au courant de cette histoire d’orangeraie. Il me raconte pas. Je vis avec lui depuis presque six mois, pourtant on parle jamais du passé. Mais je savais qu’il avait un fils, regarde !

Erina tire une clé du tiroir, ouvre l’armoire au fond de la pièce. Stojan aperçoit des classeurs, un petit coffre, des cartons. La jeune femme saisit une boite à chaussures, la pose devant eux. Elle contient des enveloppes ouvertes, une dizaine, pas plus. A l’intérieur, à chaque fois, une feuille avec quelques mots, et une photo, toujours le même sujet, un garçon. Georg, à n’en pas douter. Un petit blond, les traits des Lampesoti. Les photos ne racontent rien, un enfant devant un gâteau d’anniversaire, sur une autre il rit, les bras levés, en haut d’un toboggan, ou il pose devant un tronc d’arbre, des instants sans histoire. Erina montre un dernier cliché, Georg a peut-être dix ans, il est plongé jusqu’à la taille dans l’eau, il tend la main vers un ballon. Elle agite l’enveloppe :

— C’est la lettre la plus récente. Rien d’autre. J’ai pas osé lui demander pourquoi, il sait pas que j’ai fouillé dans l’armoire, il veut pas que j’ouvre. C’est triste, non ?

Mais Stojan ne l’écoute pas : il a trouvé une feuille pliée au fond de la boîte, un acte de naissance, celui de Georg Stojan Rončević. Ça lui fait bizarre de lire le second prénom, Vlado ne le lui a jamais dit. Il réfléchit, il était où à cette date, pas en taule, non, peut-être en Pologne sur un chantier, oui, c’était sa période polonaise.

— Toi, reprend Erina, tu n’as pas d’enfant ?

— Non, pas d’enfant, pas de femme. Ça ne s’est pas fait, c’est tout. Et toi ?

— J’ai eu un mari, mais pas d’enfant, non, pas non plus. Peut-être si je trouve le bon père ?

Ils se regardent, un ange passe. Stojan détourne les yeux le premier, il pense au coffre.

— Je ne vais pas rester, finalement. Je ne suis pas fait pour rester, pas ici en tout cas. Vlado est un homme sombre, tu as raison, mais moi, non. J’avance, toujours, je ne regarde pas derrière. Mon frère a voulu être riche, tu sais qu’il y est presque arrivé, mais ça ne lui a pas porté bonheur. Il a bâti sa vie sur le remord, ça lui a grignoté le cerveau.

— Tu vas partir ? Déjà ? Mais pourquoi tu dis ça ?

— Les gens d’ici, Erina, les gens d’ici… Tu t’étonnes qu’ils fuient Vlado, moi, je sais pourquoi. Tu vois, l’orangeraie, il devait l’acheter avec sa part de la ferme des parents. Le domaine était à une vieille bique, une veuve, elle avait promis de le lui vendre quand il aurait l’argent. Il y travaillait depuis ses seize ans, le frère. Seulement, quand il a voulu racheter, à la mort de notre mère, elle est revenue sur sa parole. Pas pour ce prix là, en tout cas. Elle disait que son fils reprendrait l’exploitation, sauf que son fils, tout le monde le connaissait au village, son fils, il était débile. Il pouvait à peine parler, alors tu penses, reprendre l’orangeraie… Bref, Vlado était fou de rage. Être le maître, c’était ce qu’il voulait, il ne pouvait pas admettre qu’elle résiste. Tu sais, il y a vingt ans,  Vlado était très différent. Tout le monde lui cédait, sur l’île. Depuis tout petit, il mettait les gens dans sa poche. Même moi, je ne savais rien lui refuser. Alors, il m’a proposé une association : il obtenait le domaine avec mon aide et il me donnait la moitié des bénéfices. Tu comprends, c’était rude alors, faut pas croire. Les années noires n’étaient pas si loin, on avait encore de sales habitudes. Autant tout te raconter… On a voulu l’intimider, la vieille. J’ai foutu le feu à la grange, un soir, pour l’avertir qu’une parole, on la respectait. Sauf que le fils, il dormait là. Pourquoi, va savoir… Tout a flambé, c’était l’été, un feu d’enfer. On n’a rien retrouvé du débile, qu’un peu de poudre d’os…. Ensuite, évidemment, j’ai eu les flics sur le dos. Pas Vlado, lui, il était au café, c’était arrangé comme ça. À la longue, les flics ont lâché, rien de concret, le feu était sans doute parti d’une cigarette mal éteinte. J’ai quitté l’île, je ne suis jamais revenu. La vieille a vendu à mon frère. La suite, tu la connais…  Il m’a envoyé une part des bénéfices, au début. Puis, plus rien… J’ai quarante ans, Erina, j’en ai assez de cette vie. Je voulais ma part, peut-être revenir, me poser, après tout, ici, c’était aussi chez moi… Mais non, c’est impossible, à la fois trop de mémoire des anciens et puis plus rien pour me rattacher, les sentiments sont morts. Mieux vaut aller de l’avant, construire ailleurs, au large. C’est trop étroit, une île.

Stojan se tait, agacé d’en avoir tant dit. Face à lui, Erina est hébétée. Pas étonnée, elle connait la violence ordinaire, les menaces, mais pas Vlado, tout de même, Vlado ?  Elle se lève. La pièce est plongée dans l’obscurité ou presque, il est tard. Elle veut être seule.

— Je vais fermer la boutique, dit-elle. Il ne viendra plus personne.

— Laisse, je le fais. Monte, pas la peine de rester.

— D’accord. … Merci. Merci d’avoir raconté, c‘est mieux.

Erina partie, Stojan se frotte les yeux, regarde sa montre : maintenant qu’il a prononcé les mots, la décision s’est prise toute seule. Il reste à trouver comment récupérer son dû. Le coffre… Il s’approche, une combinaison à chiffres, toute simple. Stojan tente des séries, puis quelques dates, la naissance de son père, la mort de sa mère. Soudain, l’évidence : il sort l’extrait de naissance de la boite en carton, compose les chiffres, jour, mois, année…  la serrure se débloque dans un cliquetis. À l’intérieur, une enveloppe épaisse sur laquelle est noté : « pour Georg si je meurs ». Bah, son frère ne va pas mourir de sitôt… Stojan s’éclaire à la vue d’une bonne grosse liasse de billets, de quoi s’installer et démarrer une activité tranquille. Avec l’acompte précédent, il a sa part. Il empoche le tout, ferme boutique, monte une dernière fois.

***

L’eau froide sur le visage le soulage. Vlado s’est réveillé en sursaut, un sale rêve, le feu dans la grange et les cris rauques de l’homme, des cris épouvantables, des hurlements. Il se souvient bien du fils, Radan, un petit gros, avec une tête aplatie et des dents de travers. Il ne parlait pas, Radan, une bouillie dans la bouche, une bouillie dans la tête. Souvent, il en a rêvé ; mais là, ce qui l’a tant remué, c’est que les cris n’étaient pas ceux de Radan. L’homme dans la fournaise, l’homme qui suppliait et se tordait, il en est sûr, c’était Stojan. Son frère disparaissait en fumée et avec lui ses soucis, Vlado se sentait libre, léger, c’était merveilleux. Il s’est réveillé à cet instant, depuis il est mal à l’aise. Il s’essuie les joues, quitte la salle de bains pour s’asseoir sur son lit. Quelques minutes, pas plus, puis il ira préparer le repas : Erina sera contente.

— Vlado ? T’es là ?

La voix de son frère.

— Oui, dans ma chambre. Entre…

Stojan, en manteau, reste sur le seuil. Il désigne ses baskets :

— T’inquiète, elles sont sèches.

Vlado le regarde sans comprendre. L’autre poursuit :

— Ecoute, j’ai réfléchi, je ne reste pas. J’ai passé la journée à droite et à gauche, et ce serait une connerie, l’île n’est pas pour moi. Alors voilà… le dernier ferry lève l’ancre dans une heure, j’y vais.

Stojan lit le soulagement sur les traits de son frère, il continue, la suite ne va pas être aussi simple :

— Seulement, tu te souviens de notre accord ? La moitié des bénéfices de l’orangeraie ? Je sais, tu l’as vendue pour une bouchée de pain, tu as acheté cette quincaillerie, tu n’as rien d’autre.  Mais ce n’est pas tout à fait vrai, n’est-ce-pas ? Tu as gardé un petit reste, ma part, en quelque sorte… Sois heureux, c’est réglé : j’ai pris l’argent dans le coffre. On est quitte à présent. Adieu, vieux frère, cette fois-ci, je te donne ma parole, tu n’entendras plus parler de moi.

— Quoi ??

— Pas la peine de t’énerver. T’as la boutique, c’est bien le principal, non ? Tu ne vas pas faire une histoire pour du liquide… Allez ciao, et bonne chance !

Stojan dévale l’escalier sous le rugissement de son frère. Inutile de trainer, surtout si Vlado s’aperçoit qu’il l’a également délesté des fonds de tiroir… Il entre au salon pour saisir son sac et découvre Erina, habillée de pied en cap, sac au dos. À ses pieds, la mallette.

— Erina ?

— Je pars, moi aussi. J’ai…

Vlado jaillit sur le palier, échevelé, revolver au poing :

— Je vais te tuer, espèce de salaud, je vais te tuer !

— Hoho, doucement… dit Stojan en reculant, révélant la jeune femme derrière lui.

— Erina ! Mais qu’est-ce-que tu fais ? s’écrie Vlado. Il agite l’arme dans leur direction, l’air fou : Tu… tu pars avec lui ?

— Non, c’est pas ça ! Arrête, s’il te plaît, tu me fais peur ! supplie Erina.

— Mais pourquoi ? Pourquoi ?

— Vlado, intervient Stojan, ne sois pas stupide ! Tu ne vas tout de même pas nous tuer, non ? Vlado ? Réfléchis, réfléchis deux minutes ! Je ne suis pas ton ennemi, elle non plus…

— Pas mon ennemi ? Tu as brisé ma vie, maintenant tu débarques pour me voler et déguerpir avec ma femme et tu oses dire que tu n’es pas mon ennemi ?

— Tu délires ou quoi ? C’est toi qui m’as demandé d’intimider la vieille, t’as oublié ? Le feu, c’est ton idée ! Et les flics, c’est bien après moi qu’ils en ont ! Non mais dis-donc, qui a eu ce qu’il voulait ? Toi ou moi ? Alors ne viens pas me dire que j’ai brisé ta vie, certainement pas !

— Tais-toi ! Tu ne sais rien ! Tais-toi !

Vlado vocifère, les yeux exorbités. Stojan profite de ses gestes désordonnés pour bondir, mais l’autre l’esquive, libérant le passage à Erina qui se précipiter vers l’escalier. Vlado hésite à tirer, retourne son geste et braque l’arme sur sa tempe :

— Tu sors, tu me tues, Erina ! Je te préviens, tu sors, je tire !

Stojan se rue alors sur son frère. ; un coup part, les deux roulent au sol, mais l’ainé est plus lourd, il a tout de suite le dessus, s’écarte le premier, l’arme à la main. Il se relève, à bout de souffle, pendant que l’autre s’agenouille avec peine.

— Vlado, tu n’as rien ? crie Erina,

— Non, répond Stojan. Personne n’est blessé.

Il décharge l’arme avec précaution, glisse les balles dans sa poche. Son frère, toujours à genoux, est sonné. Stojan lui tend la main, le relève :

— C’est fini. Viens t’asseoir. C’est fini.

Ils entendent le bruissement du rideau, les pas d’Erina qui décroissent. Stojan va remplir un verre au robinet, le pose sur la table.

— Tiens, bois, c’est de l’eau froide. Tu en trouveras une autre, une fille de Gökceada, t’inquiète. Plus de conneries, à présent, hein ?

Stojan pose une main sur son épaule. Quelques minutes passent. L’autre fixe le verre sans y toucher, sans même le voir. Son frère se penche, lui chuchote :

— Je file, maintenant. Tu verras, ça va aller. Ta dette, tu l’as payée, envers moi et surtout envers les autres. Envers toi, aussi… Tu entends ? Georg n’a pas besoin de cet argent, pas maintenant en tout cas. Bien sûr, l’argent, c’est important, mais… appelle-le. N’oublie pas : appelle-le.

À présent, Stojan est pressé. Il empoigne son sac et vide les lieux. En bas, à l’abri de l’encoignure de la porte, Erina patiente.

— T’es sûre de toi ?

Elle hausse les épaules et prend le chemin du port. La neige est jaune pisseux à leurs pieds lorsqu’un lampadaire les éclaire, ensuite elle se fond dans le noir, mais ils la ressentent à chaque pas, foulent à l’aveugle sa texture molle et froide jusqu’au lampadaire suivant. Non, elle n’est pas sûre. Sa volonté est comme la neige, on l’espère blanche mais elle se révèle souillée, elle nait ferme puis se liquéfie. Erina songe à la douceur de son lit, à la lumière chaude qui fait briller les perles sous le vasistas de la petite pièce, aux matins calmes, au café surtout, le café en pyjamas, sans se presser, sans s’inquiéter. Elle frissonne.

— Tu crois qu’il nous aurait tués ? demande-t-elle,

— Non. Je ne l’ai jamais vu tuer quoi que ce soit à la ferme. Pas le cran. Pareil, il ne se serait jamais suicidé, c’était du flanc, je le connais.

— Je le plains. C’est pas un homme méchant, tu sais.

Stojan ne répond pas. Ils longent le parapet, la mer gronde à leur droite, noire et visqueuse. Au loin, le ferry attend, quelques feux jaunes éclairent le ponton. Soudain, Erina glisse, fait un faux pas, puis ralentit avant de s’arrêter.

— Stojan…

— Quoi ?

— Je ne sais pas, je…

Il l’interrompt, il a compris :

— Si t’es pas sûre, reste avec lui.

— C’est mieux, peut-être…

Ils se saluent, un signe de tête, c’est tout. Stojan regarde cette fille avec sa mallette à bout de bras, cette silhouette qui disparait au détour de la première rue. Alors il repart à bonne allure, tâte dans sa poche la liasse de billets, peste après la neige qui gèle les doigts, saleté de froid.