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I racconti del Premio Energheia Europa

Paris comme miroir, Sophie Jouffreau_Paris.

_Prix Energheia France 2016

 

paesaggi 4Le professeur Harry passe à la lecture de la première scène de l’acte quatre et ses yeux se mettent à briller. Dans le silence relatif de l’amphithéâtre, il évoque la mélancolie de Richard II, qui, sentant approcher la fin de son règne, demande à ce qu’on lui apporte un miroir. Elle décèle de la compassion chez le professeur, pour un roi qui, dit il, trouve enfin le courage de se regarder en face. Mira bouillonne sur sa chaise, mais n’ose pas interrompre Monsieur Harry, entré dans une semi-transe. Comment peut-on ressentir de l’empathie pour un tyran qui n’accepte de recevoir aucune critique, à moins qu’il ne les ait lui même formulées ?  Pour elle, la dernière requête du roi trahit un manque total d’humilité, et une vanité profonde.

Alors que le cours de littérature se termine, et que les étudiants rangent leurs affaires dans un brouhaha universitaire, elle continue de penser au roi déchu. Ce roi qui finit par briser un miroir pourtant honnête, mécontenté par son propre reflet. Foutaises. Les miroirs ne mentent pas. Ils ne montrent jamais que ce que l’on veut y voir.

 

Elle même en a fait souvent l’expérience. Les bons jours, miroir mon beau miroir dis moi qui est la plus belle, elle se dénichait un certain charme, se trouvait parfois ravissante. Les jours plus noirs, elle ne remarquait rien d’autre que ses cernes, plus foncées, plus creusées que d’habitude. Et elle se voyait telle qu’elle le voulait, moche à souhait.

 

Mira a entendu dire qu’il n’existe pas de ville au monde où l’on se regarde autant vivre qu’à Paris. Ville aux mille miroirs, où quelque soit où se pose votre regard, votre reflet vous est sans cesse renvoyé dans des vitres trop propres.

La parisienne cherche invariablement à s’épier dans les pares brises des voitures garées quand elle marche à pas pressés sur le trottoir.

La parisienne est passée maître dans l’art de feindre de l’intérêt pour les marchandises étalées derrière les vitrines. Elle croit tromper son monde en faisant mine de détailler un collier sur un présentoir, ou une pièce montée dans une boulangerie, quand c’est son propre reflet qu’elle contemple.

 

Mira connaît son penchant narcissique et s’efforce à ne pas le nourrir davantage. Dans la rue, elle regarde droit devant elle. Elle s’interdit de jeter des regards furtifs dans les psychés tentatrices qu’elle imagine stratégiquement placées sur le chemin qu’elle emprunte tous les matins, pour se rendre à la fac. Elle ne s’autorise pas non plus à se remaquiller au dessus des lavabos des toilettes publiques. Dans les ascenseurs, elle garde les yeux rivés sur la porte – ou ferme les paupières, si par chance elle est seule, car elle se méfie des hommes dans les ascenseurs.

Souvent elle s’est moquée des jeunes filles de son âge, incapables de passer devant une surface un tant soit peu réfléchissante sans s’y admirer. Une fois dans le métro, elle s’est mordu la langue pour ne pas rire de sa voisine qui, feignant de consulter son téléphone éteint, se reluquait sur l’écran noir.

 

Depuis, Mira a remplacé la glace dans sa salle de bain par une affiche chinée à Saint Ouen, qui montre une femme nue de dos. Elle fixe sa nuque et ses omoplates anguleuses quand elle se brosse les dents. Elle possède un unique miroir de poche grossissant, qu’elle n’utilise que pour des activités requérant une certaine précision: l’arrachement des poils poussés trop loin de ses sourcils, ou l’excavation de ses comédons. Dans la blancheur-néon de sa salle de bain, la surface concave du petit miroir lui montre son menton, son nez ou son front avec force détails, mais jamais son visage en entier.

 

Plus tard. C’est dans les quartiers Nord-ouest, au delà de la Place de Clichy, qu’elle a passé la soirée chez son amie Odile. A boire du cidre à petites gorgées et à rouler des cigarettes imparfaites. Elles ont parlé de choses diverses, elles se sont comprises l’une l’autre ­— comme d’habitude. Le petit chat d’Odile s’est énervé à la nuit tombée, il a couru d’une pièce à l’autre, puis il a glissé dans le couloir et enfin, il a effectué quelques figures de voltige dans le salon. L’homme qui était amoureux d’Odile a fait son apparition, et Mira a sentit qu’il était temps de partir. Elle descend deux par deux les cinq étages et Dans le hall, elle retient son souffle, pour parer à une odeur de viande morte qu’elle connaît trop bien. L’entrée de l’immeuble est coincée entre deux boucheries. Dehors, la rue. A minuit passé, la perspective de descendre sous terre pour prendre le métro ne l’enchante pas. L’air de la nuit claire est frais, elle remonte d’un bon pas l’avenue de Saint Ouen. Le cum dederit de Vivaldi retente dans le casque serré contre ses tempes. Elle augmente le volume, et les bruits de la rue s’éloignent. Odile lui a conseillé de prendre la treize puis la dix avec un changement à Duroc pour descendre à Cardinal Lemoine, chez elle.

Mais elle marche bille en tête : elle rentrera en bus de nuit. Plus rapide et plus excitant que le métro, la formule 1 des transports collectifs offre en outre une vue imprenable sur le Paris-la-nuit. Elle arrive à l’arrêt de bus, elle allume puis fume sa cigarette. Le N15 s’arrête tout près du trottoir psschht les portes s’ouvrent et Mira, euphorique, s’installe au premier rang, devant à droite du chauffeur. Le noctilien démarre en trombe et elle se réjouit à l’avance d’une course fantastique dans la capitale. La première fois qu’elle a raté le métro et qu’elle s’est résignée à prendre le bus (c’était aussi le N15, mais à l’autre bout de la ligne), elle a d’abord cru être tombée sur un chauffeur fou. Lancé à toute allure sur les boulevards vides et se foutant pas mal des feux rouges. La même expérience s’était reproduite plusieurs fois. Elle en avait parlé à ses amis. Les avis convergeaient et confirmaient ses doutes : le noctilien était le double obscur du bus parisien, son jumeau maléfique et impatient.

 

Elle se laisse bercer, ou plutôt gigoter, Place de Clichy, dans la rue d’Amsterdam, devant la Gare Saint Lazare. Elle porte son regard loin devant, s’imagine être le chauffeur. Puis elle tourne la tête pour filmer un traveling imaginaire avenue de l’Opéra sur fond de Vivaldi. Quelques passants sous les lampadaires, un vieux sur un banc. Et la lune par dessus les toits. C’est alors qu’elle le voit, sans même l’avoir cherché. Le rouge aux joues, son reflet dans la vitre lui sourit. Les portes cochères, les boutiques fermées et les bistrots ouverts se succèdent à Grands Boulevards. Elle ne saurait pas dire qui de son visage ou la ville est au premier plan dans la vitre. D’ailleurs elle s’en fiche, se sent simplement heureuse d’être assise là, dans le N15. Et elle est à peine à mi-chemin.

Mira sourit à son reflet dans la vitre.