Latente, Gouel Mélodie,

Il était à peine 8h. Le café venait d’ouvrir : les chaises n’avaient pas encore été descendues des tables, la machine à café n’était pas branchée, et le serveur n’était pas en salle. Les caisses de provisions pour la journée, livrées un peu plus tôt, étaient restées dans un coin de la pièce et encombraient la porte d’entrée. C’est par cette porte d’entrée que Clara pénétra difficilement dans la petite salle poussiéreuse et plongée dans une semi-obscurité. Elle était arrivée trop tôt ; comme d’habitude. Elle était partie très en avance de chez elle, évaluant toutes les situations pouvant potentiellement la retarder : travaux sur la ligne de métro, voyageur malade, incident technique ou grève généralisée. Pourtant, tout avait bien fonctionné, pas le moindre souci, pas même un malaise sur la ligne 13, pourtant si propice à l’évanouissement.

 

8h10. Clara regardait sans cesse sa montre. Elle devait retrouver ce matin une amie du lycée, qu’elle n’avait pas vue depuis plus de cinq ans. L’angoisse des retrouvailles l’avait saisie dès le lever. Il est de ces pensées qui nous assaillent dès que l’on entrouvre un œil, dès que l’on sort de cette douce léthargie et du monde nébuleux des rêves, et cette pensée fut pour Clara : « mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver à lui dire ? ». Depuis, cette angoisse ne l’avait pas quittée.

 

Il y avait ce souvenir qui lui revenait en tête : son examen d’entrée au conservatoire. Elle devait alors avoir six ou sept ans. Elle et toutes les autres candidates étaient entrées dans l’immense salle aux miroirs -la salle Chopin ou bien Chostakovitch, elle ne se souvenait plus bien-, elles s’étaient alignées en rang d’oignon, apeurées, gauches, cramponnées à la barre ou debout les bras ballants, certaines tirant sur les fils de laine de leurs épaisses guêtres tricotées, d’autres rajustant quelques mèches de leurs chignons torsadés. Les mères étaient attroupées derrière l’imposante porte vitrée, qu’on avait ensuite recouverte d’un lourd rideau pourpre. Un vrai rideau de scène, comme celui de l’Opéra de Paris ou du théâtre du Châtelet. Le jury était ensuite entré dans la salle et l’examen avait commencé. Après quinze ou vingt minutes, le coup de théâtre : quelques coups frappés à la porte, une petite fille avait alors timidement passé sa tête échevelée et transpirante par la porte, puis voyant tous les regards posés sur elle, elle était entrée. Silence dans le studio, les stylos des jurys étaient suspendus au-dessus de leurs feuilles, tout comme les doigts de la pianiste au-dessus de l’instrument. Puis la voix du professeur de danse, grave, intransigeante, s’était élevée : « qu’est-ce que tu fais ici ? L’examen commençait à 14h, il est 14h20. Tu n’as pas ta place ici, et tu ne l’auras jamais. Une danseuse, ça arrive à l’heure ou bien ça n’arrive pas. » La pauvrette avait fondu en larmes, et regagné les vestiaires sous le regard méprisant de toutes les petites filles, et Clara se souvenait avoir ressenti un profond soulagement : je ne suis pas indigne de ce studio, avait-elle pensé, moi j’étais là à temps. Depuis, elle avait quitté le conservatoire, mais l’équation retard égal honte était restée. Et c’est pour cela qu’elle attendait dans ce café miteux, à 8h15, une personne qui n’arriverait probablement et légitimement que de longues minutes plus tard…

 

Pourtant cela ne lui avait pas toujours rendu service d’arriver en avance. Elle se souvenait particulièrement de cette soirée. Sa première “vraie soirée”. Elle était en seconde au lycée. Un garçon de sa classe -Guillaume, son nom résonnait encore à ses oreilles comme le son du premier amour déçu- avait invité toute la seconde B à venir boire chez lui. Ça allait être la soirée du siècle, avait-il clamé à la fin du cours de mathématiques, mes parents ne sont pas là et mon frère nous a acheté de la vodka. Elle s’était longuement imaginé la scène : elle frapperait à la porte et Guillaume lui ouvrirait, un grand sourire et un verre à la main, alors que retentirait en fond la musique d’une fête battant son plein. À la place, ce fut un Guillaume au sourcil interrogateur et à la chemise à moitié boutonnée qui lui ouvrit la porte. “Ah, tu es déjà là… Clarisse c’est ça ? Bon eh bien entre ! ». Elle ne l’avait pas corrigé, avait timidement passé le pas de la porte pour entrer dans le vestibule vide. Guillaume lui avait indiqué le salon, vide, lui aussi.

 

Puis elle avait attendu. Attendu que Guillaume se prépare, que les parents partent et que les invités arrivent. Elle avait attendu avec la même appréhension qu’aujourd’hui, à redouter de ne rien trouver à dire. Tous les détails du salon de Guillaume étaient, encore aujourd’hui, présents dans son esprit : le tapis persan, la table basse en verre, les deux plantes caoutchouc de part et d’autre de la fenêtre, le lustre colossal au plafond, les photos de famille encadrées sur la cheminée, le vinyle des Rolling Stones -Metamorphosis- posé sur le buffet, le canapé en velours vert sur lequel elle s’était assise. Plus tard, les autres étaient arrivés mais Clara n’avait pas réussi à véritablement profiter de la fête.

Clara avait souvent ce sentiment d’être « en dehors » d’une conversation : elle était présente, faisait physiquement partie d’un groupe mais, parce qu’elle réfléchissait sans cesse à si ce qu’elle allait dire était pertinent ou non, elle ne disait finalement rien et s’effaçait progressivement de la discussion, jusqu’à ce qu’il lui fut impossible d’y revenir, dans cette discussion : cela aurait rappelé sa présence, aurait signifié à tous qu’elle existait. Elle ne pouvait pourtant pas non plus quitter l’échange car on aurait alors remarqué son mouvement. Elle restait donc, immobile, tâchant d’être la plus discrète, la plus invisible possible.

 

Le flot de ses pensées fut interrompu par le léger tintement du carillon de la porte du café. Un client ? Une autre personne qui viendrait peupler ce lieu fantomatique ? L’idée d’une autre présence humaine dans la pièce déserte, d’un être de chair dans ce monde de verre et de bois rassura Clara. Cependant, elle déchanta rapidement.

 

L’homme qui rentra balaya la salle du regard, comme s’il était à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. Il doit aussi avoir rendez-vous, pensa tout d’abord Clara. Comme moi, il est en avance mais craint tout de même que la personne soit arrivée avant lui. Mais ce n’était pas cela. Quand les yeux de l’homme se posèrent sur Clara, elle comprit, en effet, que c’était elle qu’il cherchait. Ou plutôt c’était l’image que Clara renvoyait qu’il cherchait : une femme seule, dans un coin, une proie. Il va venir me parler, je le sens. Clara avait en horreur ces personnes qui venaient s’introduire dans son « espace personnel », sans y avoir été invités; elle vivait chaque intrusion dans sa bulle comme une agression, quand bien même la personne en question était aimable et bien attentionnée. Or cela ne semblait pas être le cas de cet homme au sourire carnassier.

 

Il marchait maintenant dans sa direction, d’une démarche à la fois souple et déterminée, une démarche qu’il avait sûrement travaillée de longues années devant son miroir, pour atteindre ce dosage parfait de décontraction et d’énergie. Les yeux lubriques, une main sur la hanche, imitant la démarche d’un mannequin, on aurait dit un pathétique pantin. Pantin dont les ficelles étaient tirées par une société dictant aux hommes de se comporter de la sorte.

Heureusement, ce fut à ce moment-là que le serveur décida de sortir de la cave. « Excusez-moi mademoiselle, je ne vous avais pas entendue, vous êtes là depuis longtemps ? ». Tu es là depuis longtemps ? Tu es arrivée depuis longtemps ?

Ça fait longtemps que tu m’attends ? Clara avait l’habitude de ces questions. Elles ponctuaient chaque début de ses conservations, lorsqu’elle avait rendez-vous avec quelqu’un. Cette intervention du serveur arrêta net l’homme dans sa trajectoire. Il bifurqua pour aller rejoindre le comptoir et saluer le serveur en vieille connaissance. Clara avait échappé au prédateur. Et elle n’avait qu’une envie : fuir. Pourtant, elle s’entendit répondre mécaniquement au serveur qui était venu prendre sa commande « un cappuccino, s’il-vous-plait. ».

 

8h50. Clara sortit du café. L’amie tant attendue n’était pas venue. L’angoisse des retrouvailles, qui avait saisie Clara au réveil et ne l’avait ensuite pas abandonnée, alors qu’elle avait attendu 10, 20, 30 puis 50 minutes dans ce café glacial et vide, s’était dissipée. Pourtant, Clara ne pouvait pas dire qu’elle était soulagée, l’angoisse avait plutôt fait place à une sorte d’hébétement et elle marchait maintenant, lentement, sans regarder devant elle, comme soûle.

 

Elle ne faisait pas attention aux passants, qui devaient être agacés par cet obstacle mouvant et titubant qu’elle représentait. Rien de moins tolérant qu’un parisien face à la lenteur. Oui, elle les ralentissait, cette jeune femme, qu’est-ce qu’elle avait à rester plantée là, elle ne voyait donc pas qu’elle gênait la circulation ? Sans s’en rendre compte, elle avait tourné dans la première rue sur la gauche et se trouvait maintenant sur la place de la Contrescarpe. Les travailleurs pressés avaient fait place aux touristes et si leur rythme à eux n’était pas gêné par la démarche de Clara, c’était la présence même de cette femme fantôme qui gâchait l’arrière-plan de leurs photos souvenirs. Ne peut-elle pas se décaler ? Le guide disait pourtant que 10h était l’heure idéale pour visiter la rue Mouffetard, et voilà qu’elle nous passe devant la caméra, cette étourdie !

 

« Hé toi ! »

L’interjection, prononcée d’une voix rocailleuse et amusée, la glaça. Elle ne connaissait pas cette voix et pourtant elle sut tout de suite à qui elle appartenait, tant elle collait parfaitement au personnage. Et ainsi, elle visualisa précisément, avant même de la voir, la présence dans son dos.

 

Elle resta peut-être trois ou quatre secondes sans bouger, n’osant se retourner, ne pouvant croiser de nouveau ce regard insoutenable. Puis, comme une danseuse dans une boîte à musique, et dont le mécanisme aurait été à peine enclenché, elle se retourna lentement, pivotant sur son socle.

 

C’était bien lui. Vu de près, il était encore plus repoussant.

 

« Tu as oublié ton bonnet dans le café ! Heureusement que je suis là… Ce serait dommage qu’une si belle jeune fille comme toi attrape froid ! »

Comme elle ne répondait rien, ne bougeait pas le moindre muscle de son visage crispé, il enchaîna : « T’es du genre tête-en-l’air toi non ? Je l’ai vu tout de suite ! J’ai un don pour cerner les gens, moi, tu sais. Tu étais assise, là dans ton coin, le regard dans le vide, l’air déprimé. Il n’est pas venu ton mec, hein ? »

 

Elle ne pouvait rien répondre. Pétrifiée face à ce trop-plein de confiance en soi, abasourdie par ces paroles creuses, brutales, sans aucune originalité.

 

Enfin, malgré elle, elle sentit les muscles de sa mâchoire former un rictus de convenance. Puis elle eut un petit rire nerveux, étranglé. Pourquoi souriait-elle ? Il était pourtant abject, ce type, pourquoi se sentait-elle obligée de sourire ? Est-ce parce qu’on lui avait toujours dit : « Clara, sois aimable, souris aux gens, même aux plus désagréables, une femme, c’est si beau quand elle sourit. » Ou alors « ne laisse pas aux autres la chance de savoir ce que tu penses. Un sourire, ça peut tout dire à la fois : mépris, colère, joie… tu peux y mettre l’émotion que tu veux dedans, c’est ton arme, ton sourire ». L’homme n’avait pourtant pas l’air touché par son « arme » : elle aurait dû lui jeter un regard méprisant à ce coq, lui cracher dessus, le frapper, faire quelque chose quoi ! Pourquoi ne réagissait-elle pas ?

 

Tu n’as pas de caractère, pensa-elle. Tu n’as jamais su te défendre. Le monde entier te marche sur les pieds, et toi, tu t’excuses.

 

Clara marmonna quelque mots, elle n’aurait pas pu dire lesquels. Et alors, brusquement, elle lui arracha le bonnet des mains, se retourna et se mit à marcher, à marcher de plus en plus vite. Elle courait maintenant, oui elle courait, elle volait presque, s’éloignant à une vitesse grandissante de la place, du monstre qui gesticulait et lui criait sans doute quelque chose, elle s’éloignait du café triste, de la rue, de la ville. Elle courait, remontant toute la rue Mouffetard, bousculant les gens sur son passage, sans s’excuser, sans ralentir, tantôt sur le trottoir, tantôt sur la route, sans prêter attention aux Klaxons, sans prendre garde aux poussettes et aux promeneurs.

 

Elle était maintenant sur la place du Panthéon et ne ralentissait pas sa course.

 

Toute sa vie elle avait attendu et maintenant elle fuyait.

 

C’était agréable, presque enivrant, cette sensation de ne pas savoir où aller, de ne pas savoir quoi faire. J’ai 25 ans, pensa-elle, et je me rebelle pour la première fois.