Il était mon père, Emma Dubreucq, Narbonne

Mention Prix Energheia France 2018

 

– Il fait beau à Paris en ce moment ?

Ma gorge se serre, tandis que je réponds à la question que m’a posé mon père.

– Oui, il fait beau. On dirait que le soleil revient un peu ces derniers jours, mais je crois qu’ils annoncent de la pluie pour la semaine prochaine.

Je réponds avec calme et patience, bien que je ne sais toujours pas comment j’y arrive. Cela fait déjà deux fois qu’il me demande comment est le temps à Paris. Deux fois en moins de dix minutes.

Je reste encore un peu au téléphone avec lui, je lui parle de tout et de rien, de mon boulot, de mon stupide éditeur qui trouve que je devrais écrire des histoires avec des personnages qui se seraient pas tous des animaux, ou bien encore des dernières idées que j’ai eu, avant de finalement lui annoncer que je dois raccrocher.

– D’accord, me répond-il sans opposer de résistance.

Il y a un petit silence entre nous.

– Et dis moi sinon, il fait beau à Paris en ce moment ?

Cette fois, je ne peux pas m’empêcher de souffler légèrement. J’éloigne le téléphone de mon oreille, le temps de respirer, avant de le reprendre.

– Oui Papa, il fait beau à Paris en ce moment. Je te rappelle demain d’accord ?

– D’accord, répète-t-il. A demain !

– A demain Papa. Je t’aime.

– Moi aussi.

Je n’ai jamais dit « je t’aime » à mon père, avant qu’il ne tombe malade. Je n’ai commencé à le lui dire que lorsqu’il a commencé à tout oublier. Je ne lui ai dit que je l’aimais que lorsque la maladie a atteint son cerveau, rongeant petit à petit l’homme que je connaissais.

Aujourd’hui c’était un bon jour, il m’a reconnu. Il s’est souvenu de qui j’étais. Moi, sa fille. Il m’a parlé, il m’a écouté. Presque normalement. Aujourd’hui, sa voix était plus assurée que d’habitude, oui il était dans un bon jour. C’est ça vivre avec un malade. On ne compte pas les jours, pas tous, seulement les bons. On préfère se concentrer sur les bons, en espérant qu’ils suffisent à rattraper l’horreur des mauvais jours.

Mais non. Rien ne rattrape un mauvais jour. Rien ne peut effacer la douleur que l’on ressent quand votre propre père ne vous reconnaît pas. Alors voilà, je suis condamnée à parler du temps qu’il fait avec un homme qui bientôt oubliera les traits de mon visage en même temps que nos traits de filiation.

Chaque nouvelle conversation avec mon père, chaque nouvelle conversation à lui répéter les memes choses, me détruit chaque fois un peu plus. Je ne sais plus où je trouve la force de prendre ce fichu téléphone chaque jour. J’aimerais me bercer d’illusions, en réussissant à me convaincre que je suis courageuse, que c’est avec courage que je l’appelle tous les jours. Mais c’est faux. Ce n’est pas du courage, c’est de la lâcheté. Parce que c’est plus facile de l’appeler que d’aller le voir. La distance rend les choses faussement moins difficiles. C’est une illusion, un tour de passe-passe, un mensonge auquel je me raccroche, comme un naufragé à un radeau de fortune.

Je raccroche en luttant, comme toujours, contre l’envie de pleurer. Appeler mon père devient chaque jour un peu plus difficile et plus effrayant.

Le quai de gare sur lequel je me trouve est presque désert maintenant, les autres passagers de mon train se sont empressés de se diriger vers le métro, alors que je suis restée debout sur ce quai pour téléphoner. C’est étrange, on pourrait penser qu’il serait plus simple de passer un coup de telephone aussi éprouvant dans l’intimité rassurante d’un foyer. Et pourtant, en restant ici sur ce quai, à la vue de quiconque regarderait, je m’assure de ne pas pleurer. Parce que j’ai horreur de pleurer en public, ça ne m’est plus arrivé depuis mes cinq ans.

Je ne suis pas de ces gens qui pensent que pleurer est un signe de faiblesse, bien au contraire, c’est juste que je n’aime pas voir la pitié dans les yeux des autres. La pitié ou la curiosité, oui cette curiosité morbide qui vous fait vous retourner quand vous voyez un véhicule accidenté sur le côté de la route.

Alors je passe ce douloureux coup de téléphone sur le quai d’une gare, là où je sais qu’on peut me voir, qu’on peut me juger. « Regardez cette femme qui pleure toute seule, comme elle est bizarre, elle pourrait se retenir, mais pourquoi pleure-t-elle ici, qu’est-ce qu’il c’est passé ? »

Ce qu’il c’est passé, c’est une histoire simple. Une histoire de génétique. Mon père, ce héros de mon enfance, est tombé, déchu par une simple histoire de gène. Le gène de la maladie. Ce même gène qui court peut-être aussi dans mes veines. Ce gène qui fera peut-être de moi une « oubliante ». Celle qui oublie. Le gène de la maladie d’Alzheimer.

Je quitte le quai et me dirige à mon tour vers le métro, ce labyrinthe souterrain immense qui s’étend dans les profondeurs de Paris, avalant et recrachant chaque jour des milliers de parisiens pressés et de touristes émerveillés. Après un week-end passé chez mes cousins à la campagne, il est temps de rentrer, de retourner au monde réel.

J’ai toujours adoré mon cousin Martin, ainsi que sa femme et leurs enfants. C’est une famille merveilleuse, une grande maison avec jardin et balançoire, des enfants gentils et polis, un chat affectueux, un cochon d’inde dodu et de l’amour à un tel point qu’il pourrait vous faire tomber à la renverse.

L’amour, je m’apprête justement à aller le retrouver, il m’attend, sûrement en train de travailler penché sur son bureau dans notre appartement, deux crayons dans chaque main.

Je quitte la Gare de Lyon avec soulagement et m’engouffre dans le métro, impatiente de retrouver l’intimité de notre petit appartement, derrière le Parc Monceau. Dans le métro, je pense à tout ce que je dois faire cette semaine : finir le manuscrit de mon nouveau livre (j’écris des livres pour enfants), préparer mon rendez-vous avec mon éditeur, qui va encore essayer de me persuader d’écrire une histoire avec des personnages qui ne soient pas tous des animaux, appeler mon père encore, aller boire un café avec Harry.

Je souris inconsciemment en pensant à mon mentor, cet écrivain italo-suédois que j’ai rencontré quelques années plus tôt lorsque j’étais encore étudiante à la Sorbonne. Je me souviens que j’étais totalement paniquée la première fois qu’il nous avait demandé d’écrire un petit texte et puis de le lire devant le reste de la classe. Et finalement, peu à peu, au fur et à mesure de ses ateliers d’écriture, j’ai fini par trouver ma voie. Ma voix d’encre et de papier.

Quand j’entre dans notre appartement, Mathieu est en train de travailler à son bureau. Des croquis sont punaisés partout sur le tableau en liège accroché en face de lui et plusieurs feutres sont éparpillés partout sur sa table de travail. Il a même un crayon coincé au-dessus de son oreille. Des feuilles recouvertes d’essais de couleurs volent au sol quand il se tourne vers moi.

Il se lève en me souriant et s’approche de moi, de sa démarche que j’aime tant. J’ai à peine le temps de poser mon sac que je suis dans ses bras et je lui rends son étreinte, avant de me dégager doucement, si nous continuons comme ça, nous finirons dans la chambre à faire tomber nos vêtements au sol.

– On dirait que je t’ai manqué, je dis en riant.

– Pas du tout, mais bon puisque tu es là maintenant, autant en profiter, répond-il sur le meme ton.

Lui et moi avons une relation basée sur le sarcasme et l’ironie qui nous pousse à passer la moitié de notre temps à nous chamailler. L’autre moitié étant consacrée au sexe.

– C’était bien la campagne ? Me demande-t-il en se remettant au travail.

Comment lui dire ? Comment lui dire que c’est exactement la vie dont je pourrais rêver pour nous ?

Et comment lui dire que même si un jour nous avions cette vie, je finirais peut-être par l’oublier ?

– Martin et Lucie t’embrassent, ils m’ont dit de te dire que tu as intérêt de venir la prochaine fois, je réponds finalement en rangeant mes affaires.

Mathieu me fait un clin d’oeil en souriant, avant de reporter son attention sur son dessin. Ma famille l’adore. C’est le premier homme que je leur présente et ils savent tous que je l’aurais pas fait entrer au sein de notre famille si je n’avais pas été sûre. Parce que oui, cette fois je suis sûre de moi, sûre de lui et de nous.

La seule chose dont je ne suis pas sûre c’est si je me souviendrai encore de mes certitudes dans quelques années, ou bien si ce gène malade me privera-t-il aussi de ça ?

Il ne le sait pas, je ne lui ai encore rien dit, il ne sait pas qu’il vit avec une femme dont la

personnalité sera peut-être à même de disparaître lorsqu’elle oubliera jusqu’à son nom. Je devrais le lui dire, il faut que je le lui dise. Au fond de moi, je sais que ça ne l’effraiera pas, qu’il affrontera ça avec moi. Au début tout du moins. Mais après, que restera-t-il de nous si je l’oublie ? Restera-t-il à mes côtés si je m’oublie ? Mes certitudes ont un goût amer à présent.

Le lendemain, quand j’ouvre les yeux, Mathieu est encore endormi à côté de moi. Nous sommes tous les deux de gros dormeurs et bien que nous ayons chacun notre propre bureau dans le salon, il nous arrive souvent de travailler, assis en tailleur sur notre lit. Mathieu dessine, tandis que j’écris, sur ce lit qui n’est nullement destiné à être utilisé comme table de travail et dans lequel nous faisons l’amour.

Avant Mathieu, je n’avais jamais fait l’amour avec un homme que j’aimais vraiment. Je parle d’un amour en lequel j’aurais vraiment voulu croire. Avant Mathieu, je n’avais jamais réellement laissé leur chance aux hommes qui avaient croisé mon chemin. Aucun d’eux n’avaient su m’attraper comme Mathieu l’avait fait. Avec une douceur brute. Sans faux-semblant.

Et aujourd’hui, je regarde cet homme couché de l’autre côté du lit, cet homme qui cette nuit encore était couché contre moi, sur moi, en moi, cet homme que j’aime tellement que ça en ferait Presque mal, cet homme que j’ai si peur d’oublier.

Je sors du lit sur la pointe des pieds et ferme la porte de la chambre, avant de filer à la cuisine me préparer un café. Une fois ma tasse remplie, j’enfile un des pulls de Mathieu qui traîne dans le salon et j’ouvre la fenêtre. Je déteste boire un café dans une pièce fermée, l’odeur de la caféine chaude me rend malade et me donne envie de vomir si je ne sens pas de l’air frais envahir la pièce où je me trouve.

C’est une de mes nombreuses manies bizarres. Je ne bois jamais de café dans une pièce fermée, j’ai mis un stylo et un carnet dans chacune des pièces de l’appartement, je ramène une carte postale de chaque endroit que je visite et je garde ma collection de cartes dans une vieille valise que je n’utilise jamais, je mets quelques gouttes de jus de citron dans tout ce que je bois et tout ce que je cuisine, je fais le ménage en dansant comme une folle sur les chansons de la comédie musicale Mamma Mia, je connais le film Forrest Gump par coeur et pourtant je pleure à chaque fois que je le regarde , je suis capable de laisser mon armoire dans un désordre monumental mais ma bibliothèque est range avec une précision et un ordre quasi militaire, mes mains sont toujours froides même les soirs d’été, je ne sors jamais sans ma montre et pourtant je suis presque constamment et inévitablement en retard, bref une combinaison de choses bizarres qui font que mes amis ne perdent jamais une

occasion de se moquer de moi.

Je bois mon café en lisant un vieux Sherlock Holmes. L’air matinal qui s’engouffre dans

l’appartement à travers la fenêtre du salon me fait frissonner. J’ai hâte que Mathieu se réveille. Il viendra s’asseoir à côté de moi et je pourrais glisser mes jambes nues contre les siennes.

Malgré mon café, je ne suis pas encore très bien réveillée lorsque mon téléphone sonne. Harry me propose de le retrouver dans un café dans le cinquième arrondissement cet après-midi. Je suis toute excitée, cela va faire plus d’un an que je n’ai pas vu mon mentor et, même si nous restons en contact, j’attendais avec impatience de le revoir. Je profite du fait que Mathieu dorme encore pour réquisitionner la salle de bain et lorsque j’ai fini un moment plus tard, mon compagnon est assis sur le balcon, un café dans une main et un crayon dans une autre, il dessine une pie qui est posée sur le balcon d’à côté.

Nous passons le reste de la matinée à travailler, j’écris pendant qu’il dessine, et lorsqu’il est finalement l’heure pour moi d’aller retrouver Harry, Mathieu me fait remarquer en riant que je suis déjà en retard.

Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi, mais je déteste interrompre nos séances de travail en cohabition, comme nous nous amusons à les appeler. Il règne un calme absolument incroyable dans l’appartement quand Mathieu et moi sommes tous les deux attablés à notre bureau, chacun concentrés dans son projet. C’est comme si nous étions connectés, nous savons ce que nous faisons et nous savons pourquoi nous le faisons. J’écris, il dessine, c’est ce que nous sommes.

Une demi-heure plus tard, quand je sors enfin du métro, je souris en apercevant Harry et me dirige vers lui. Quatre étudiants lui tiennent compagnie, assis autour de lui à la terrasse de ce café, bavardant en riant, tandis que, fidèle à mes habitudes, je les rejoins en retard. Harry me salue chaleureusement et je me joins à eux.

– Nous étions justement en train de nous demander si tu avais déjà été à l’heure une fois dans ta vie, me taquine Harry.

Il est de notoriété publique que je suis très souvent en retard. Mathieu s’amuse à dessiner des horloges, sur un carnet posé sur la table du salon, à chaque fois qu’il sait que j’ai été en retard.

Malheureusement, ce carnet contient beaucoup plus d’horloges que je ne voudrais bien l’admettre. Lola me sourit malicieusement, elle qui n’est jamais en retard ne perd pas une occasion de se moquer de moi, et je lui tire la langue. Notre échange amuse Gisèle, Sofia et Abel.

Les quatre étudiants de Harry sont plus jeunes que moi et je ne les connais pas beaucoup car je ne suis pas avec eux à l’université, mais je les aime bien. Ils ont du talent. Et quelque chose que je leur envie beaucoup : l’impression de savoir exactement qui ils sont.

Nous sommes tous très différents les uns des autres, mais ça ne fait aucune différence pour Harry, il nous lit tous avec la même attention et la même bienveillance. Notre professeur a fait en sorte de créer pour nous un environnement dans lequel nous pouvons écrire en toute sécurité et créativité. Il n’y a aucun autre endroit où je n’ai pris autant de plaisir à écrire en compagnie d’étrangers. Et avec joie j’ai vu au fil des mois ces étrangers devenir des amis que j’ai appris à connaître.

Pendant deux petites heures nous bavardons en riant, parlant de tout et de rien, écoutant les anecdotes de Harry, nous racontant mutuellement nos nouvelles histoires, lisant quelques-uns de nos textes. Notre ami écrivain n’est jamais avare de compliments ni d’enthousiasme envers nous, et rapidement la discussion quitte le domaine littéraire et nous rions des anecdotes des uns et des autres.

Quand Lola et les autres quittent le café quelques heures plus tard, Harry me retient doucement en posant une main sur mon épaule.

– Comment va ton père Aude ? me demande-t-il avec douceur.

– Ça dépend des jours, tu sais ce que c’est.

Oui il sait. Parce qu’il a perdu son père à cause d’une tumeur au cerveau, Harry est le seul à qui j’ai parlé de la maladie de mon père.

Les gens qui n’ont pas vu un être cher disparaître derrière le voile de la maladie ne peuvent pas comprendre la profondeur de la douleur réelle. Ils ne peuvent que ressentir de l’empathie et effleurer du bout des doigts la tristesse, mais ils ne peuvent pas comprendre comment nous vivons avec ça jour après jour. Ils ne peuvent pas comprendre le sentiment de honte que l’on peut ressentir quand on en vient à penser qu’on préférerait que ça arrive à quelqu’un d’autre. Ils ne peuvent pas comprendre la profondeur de la colère qui nous ronge quand on pense à l’injustice. Pourquoi ma

famille ? Pourquoi mon père ? Pourquoi moi ? Pitié prenez quelqu’un d’autre. Il n’y a pas de place pour l’altruisme dans un combat face à la maladie.

– Les médecins m’ont appris qu’il est possible que j’ai le gène de la maladie d’Alzheimer moi aussi. Ils m’ont proposé de faire un test.

– Et quand auras-tu les résultats ?

– J’ai refusé de faire le test Harry, je dis doucement.

Mon mentor cligne des yeux, comme s’il ne comprenait pas.

– Mais pourquoi ? dit-il finalement.

– Je ne veux pas savoir. Imagine que les médecins me disent que j’ai le gène. Qu’est-ce que je fais ensuite ? Je continue de vivre ma vie comme si de rien n’était, alors que je vais

probablement tout oublier quand je serai plus vieille ? Non, ça c’est hors de question, je préfère encore ne pas savoir et vivre pleinement tant que je le peux.

Harry reste silencieux, mais je peux presque voir son esprit s’agiter silencieusement. Je parie qu’il cherche ses mots. Ou bien peut-être juste les bons mots pour me convaincre.

– Harry, je ne veux pas vivre chaque moment de ma vie en sachant que c’est un souvenir que je vais oublier. Tu comprends ? je demande doucement.

– Et si tu n’as pas le gène ? Tu pourrais te débarrasser de ce poids dès maintenant.

– C’est un risque trop grand à prendre.

– La Aude que je connais n’a pas peur de prendre des risques. Après tout, tu prends un risque à chaque fois que tu écris !

– Et bien cette fois c’est un risque que je refuse de prendre.

Harry me regarde un moment et j’ai comme l’impression que je l’ai déçu. J’en suis désolée. J’aurais dû savoir que lui, qui aime tant la vie, me conseillerait de faire le test.

– Je te connais Aude et je sais que tu détestes qu’on te dise ce que tu dois faire, mais là il

s’agit de ta vie et de comment tu vas décider de te battre. Parce que tu vas choisir de te

battre Aude, n’est-ce pas ? Si tu décides de faire ce test et quel que soit le résultat, tu vas

choisir de te battre.

Les yeux clairs d’Harry me fixent comme s’il n’y avait qu’une réponse à cette question. Mes yeux noirs détournent le regard comme l’aveu d’une réponse négative, une réponse qu’il ne veut pas entendre.

– Harry j’ai vu mon père se battre contre cette foutue maladie et qu’est-ce que ça lui a

apporté ? Rien. C’est une maladie pour laquelle on a aucun remède, cette maladie c’est une condamnation ! Et je ne veux pas connaître la sentence aujourd’hui.

Harry pose une main sur mon épaule, tandis que je peux lire dans ses yeux toute la compassion don’t son être est capable.

– Savoir que tu vas probablement perdre ne signifie pas que tu ne dois pas essayer de gagner, dit-il.

Allons bon, voilà qu’il philosophe maintenant.

– Harry, tu sais bien que la philosophie et moi nous ne sommes pas très amies, je réponds en haussant les épaules avec un sourire d’excuse.

Il rit et lève un doigt vers moi.

– Courage Aude. Tu es forte. Et tu as la plus incroyable mémoire que j’ai jamais vu ! me dit-il en me souriant.

Je lui rends son sourire en enfouissant mes mains dans les poches de ma veste. J’ai toujours eu une bonne mémoire. Ce n’est pas de la vantardise, c’est un fait. Je suis capable de me souvenir de details qui n’ont strictement aucune importance et que n’importe quel cerveau humain normalement constitué se dépêcherait d’oublier. J’ai toujours fait confiance à ma mémoire et jusqu’ici elle ne m’a jamais trahi. C’est précisément pourquoi je suis si terrifiée à l’idée que je puisse un jour perdre mon

repère le plus fiable.

Mon père avait une excellente mémoire lui aussi. Avant que la maladie ne décide de lui voler son esprit, il pouvait citer de tête des passages de La Divine Comédie de Dante. C’était aussi l’une des rares personnes que je connaisse capable de passer la journée au Louvre sans regarder une seule fois un plan. Ce musée n’avait aucun secret pour lui. Mais aujourd’hui, quels que soient les secrets que peuvent renfermer les peintures et les sculptures qui y sont exposées, quelles que soient leurs histoires, mon père n’est plus capable de me les raconter comme il le faisait quand j’étais enfant.

Mon père ne me racontera plus jamais d’histoires. Et Dieu seul sait jusqu’à quand, moi, je serai capable de raconter des histoires.

Je quitte Harry, après avoir déposé un baiser sur sa joue mal rasée. A mes yeux, il a toutes les caractéristiques de l’artiste qui vit dans son propre monde. Ses cheveux poivres et sels sont toujours légèrement ébouriffés, comme s’il venait de se réveiller, ses chemises sont toujours un peu froissées, parce qu’il passe son temps à jouer avec ses manches, son sac est toujours rempli d’une dizaine de livres, sans lesquels il ne voyage jamais, et ses yeux brillent sans cesse d’une curiosité insatiable.

Parce que Harry aime la vie. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui avant, quelqu’un de si enthousiaste à la seule idée de vivre. C’est peut-être le point sur lequel nous sommes le plus opposes lui et moi.

Quand j’étais plus jeune, la routine m’effrayait plus que n’importe quelle grosse araignée. Le fait est que c’est différent maintenant. Bien que je trouve toujours effrayante l’idée de se retrouver coincée dans un quotidien où chaque jour est le même que le précédant, maintenant je peux voir les nuances. Je peux voir le réconfort que l’on peut trouver à savoir que la personne qui se couche le soir à vos côtés sera toujours là à votre réveil le lendemain matin.

Mathieu est debout à la fenêtre, il fume encore une de ses saletés de cigarettes. Le fait qu’il s’inquiète autant pour ma santé alors qu’il est en train de ruiner la sienne est un paradoxe cruellement ironique.

Je le lui ai dit. Je lui ai dit pour mon père, pour la maladie, pour les gènes, pour le test. Au début, il était furieux que je ne me sois pas confiée à lui plus tôt. Furieux et blessé. Et quand il a compris que je n’envisageais pas de faire le test, sa colère s’est muée en incompréhension. Avant de redevenir colère.

– Tu dois le faire, me répète-t-il avec lassitude.

Je soupire ostensiblement, pour qu’il comprenne bien que je n’ai pas envie d’avoir à nouveau cette discussion avec lui. Pas maintenant. Pas encore.

– Tu ne peux pas vivre sans savoir ce qui t’attend, dit-il avec colère cette fois.

Nous y voilà. Nous n’allons pas échapper à l’orage qui se prépare. Nous sommes au beau milieu de sa trajectoire.

– La majorité des gens vive sans savoir ce qui les attend, je réponds en tentant de garder mon calme.

C’est une discussion que nous avons déjà eu, ce sont des arguments qui ont tous été déjà utilisé.

Tellement de fois.

– La majorité des gens ne risque pas de développer la maladie d’Alzheimer, comme c’est ton cas, même si tu préfères l’ignorer, assène-t-il avec violence.

Voilà. L’orage vient de s’abattre.

Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà vu Mathieu dans une telle colère. Et si c’est le cas, jamais sa colère n’a été dirigé contre moi auparavant. C’est la première fois que nous nous affrontons aussi durement.

Nous sommes à mille lieux de notre dernière dispute, la fois où nous avions été à deux doigts de rompre. Mais la dispute avait fini au lit et nous séparer nous avait paru impossible à l’un comme à l’autre. Aujourd’hui il n’est pas question de résoudre cette dispute au lit, ce n’est pas le genre de dispute qui peut se terminer comme ça. A vrai dire, ce n’est pas vraiment une dispute, c’est plutôt un affrontement.

Je pose mon livre et me lève pour lui faire face.

– Je ne ferai pas ce test, je dis froidement. C’est ma décision, mon choix. Je préfère vivre en sachant que cela peut peut-être arriver, plutôt que vivre en sachant avec certitude que je vais finir par oublier tout ce que je suis en train de vivre.

Mathieu s’apprête à répliquer, mais je l’interromps.

– La discussion est close. Nous ne parlerons plus jamais de ça et si tu ne peux pas vivre avec mon choix, alors va-t-en.

Ma voix a l’air tellement assuré que je suis moi-même surprise par son timbre. Je n’ai pas envie qu’il parte, rien qu’à l’idée qu’il puisse partir j’ai l’impression que mon coeur se tord de douleur, mais je ne veux pas qu’il se sente forcé de vivre avec moi. Après tout, peut-être que dans quelques années ce moi n’existera même plus, remplacé par une pâle copie difforme et malade.

Je ne veux pas vivre avec ce compte à rebours au-dessus de ma tête. Je ne veux pas vivre avec cette menace pesant sur mes épaules. Je ne veux pas vivre avec cette voix démoniaque me soufflant chaque jour « oui, toi aussi tu vas perdre la tête, toi aussi tu as le gène, toi aussi tu es malade. » Je ne veux pas finir comme mon père, incapable de se souvenir de ses propres rêves.

C’est à cause de lui que j’ai commencé à écrire. A cause, ou grâce à lui, je ne sais pas. Quand il est devenu incapable de se souvenir des histoires qu’il adorait me raconter lorsque j’étais enfant, j’ai pris un stylo et je les ai écrites sur de vieux cahiers. Pour que je puisse, moi, m’en souvenir à jamais et les raconter à mon tour si je devais avoir un jour des enfants.

J’ai écrit pour me souvenir parce que j’ai peur d’oublier. J’ai écrit chaque jour de ma vie. J’ai écrit les rencontres que j’ai fait, les voyages que j’ai entrepris. J’ai écrit les victoires, mais aussi les défaites qui ont été mienne. J’ai écrit les rêves et les peurs qui me hantent. J’ai écrit ce qu’il fallait pour ne jamais oublier qui j’étais.

– Je ne partirai pas, souffle Mathieu.

Je hurle un merci silencieux, un merci qui emplit tout mon corps d’une chaleur bienveillante, un merci qui ne dépasse pas le bout de mes lèvres, mais un merci qui peut se lire dans mes yeux, un merci qui peut se ressentir dans la façon dont je le regarde.

Puis je tourne la tête et me réfugie dans la salle de bain. Je ne veux pas qu’il voit mes larmes, c’est encore trop tôt pour les lui montrer. Il comprend et ne me suit pas, il me laisse un moment, me donne un moment pour que je puisse renforcer mes défenses ébranlées.

Il règne un froid glacial dans la salle de bain, mais je ne ferme pas la petite fenêtre. J’ai l’impression que le froid purifie mon corps et peut-être aussi mon âme. Comme si un souffle de vent froid pouvait s’insinuer dans tout mon être et chasser les cellules abîmées, les cellules malades, qui peutêtre me feront vivre les pires années de ma vie.

Je ne suis pas seule dans la salle de bain, l’ombre de la maladie que j’essaye d’ignorer et mon reflet dans le miroir au-dessus du lavabo me tiennent compagnie. J’ai l’impression de vivre en permanence

avec eux, cette ombre maudite et ce reflet pâle, qui me suivent et me hantent à leur façon.

Je dévisage ma réflexion dans le miroir. Mon teint est pâle, j’ai toujours eu la peau très blanche, malgré une enfance passée sur les bords de la mer méditerranéenne. Mes yeux sont noirs et fatigués, j’ai des cernes sous mes lourdes paupières. Je fixe longuement le reflet de ce visage que je ne connais que trop bien sans pourtant jamais l’avoir vu vraiment. Je le fixe et me demande si je serai un jour capable d’oublier qui je suis. Ou plutôt, si je serai un jour capable de me souvenir de qui je suis. Vais-je oublier que ce visage est le mien ? Vais-je me réveiller un matin et ne plus savoir à qui appartiennent ces yeux qui me fixent ? Suis-je condamnée à m’oublier ?

Je regarde ce miroir étonnamment propre, dans lequel je vois les sillons salés qu’ont tracé les larmes sur mon visage. Je vois la peur dans ce miroir et soudain je le hais. Je hais ce miroir et ce qu’il me montre. Il me montre la peur, quand je voudrais y voir l’espoir. Il me montre une ombre, quand je devrais me souvenir d’allumer la lumière. Il me montre ce que j’ai peur d’être et ce que j’ai peur de devenir, quand je voudrais qu’il me montre ce que je peux être heureuse de célébrer et ce pour quoi je pourrais être reconnaissante. Je voudrais briser ce miroir en million de petits éclats, mais je suis sûre que si je le faisais, un éclat viendrait se loger dans mon oeil et un autre dans mon coeur, les rendant aveugle tous les deux. Et alors, je serai aussi froide que ce vent qui souffle à travers la

fenêtre.

Mathieu pénètre doucement dans la salle de bain, il se poste derrière moi et pose ses mains sur mes épaules, puis autour de ma taille.

– Ça va aller, dit-il.

Les larmes se sont taries à son contact et je souris, d’abord faiblement.

– Ça va aller, je répète.

Je ne sais pas encore si je le pense vraiment, mais je crois que c’est son cas. Il l’espère autant que moi. Il y a quelques temps encore, j’aurais fui. Nous voir si proche l’un de l’autre m’aurait effrayé et j’aurais pris la fuite. Mais nous construisons quelque chose de solide et je ne fuirai pas tant qu’il pensera que « ça va aller ». Et si ça ne va pas, si ça ne va plus, si les cellules malades dans mon cerveau existent bel et bien, alors je partirai. Je briserai ce miroir sur mon corps, je laisserai le sang s’échapper et je ne serai plus malade. Je ne serai plus.

– Je te l’interdis, dit Mathieu calmement, comme s’il avait lu dans mes pensées.

Il ne me connait que trop bien maintenant. C’est sûrement le seul homme qui me connaisse autant, le seul homme que j’ai laissé me découvrir autant. Il sait que je préfère mille fois mourir plutôt que vivre une vie faite de trous de mémoire et d’absences. Je préfère ne plus être, que ne plus être là. Je préfère ne plus vivre, plutôt que ne plus me souvenir.

Soudain, son étreinte m’étouffe, j’ai l’impression que ses bras sont devenus les barreaux d’une cellule, ma cellule. Je voudrais pouvoir m’échapper, je crois que si je ne bouge pas, je vais étouffer.

Mes vieux démons resurgissent soudain du gouffre dans lequel je les avais oublié. Ils me soufflent que je suis une prisonnière, que je ne suis plus rien. Ils me disent que maintenant que j’ai cédé, j’ai été vaincu. Mathieu est mon conquérant et je suis enchaînée à ses fers. L’idée même qu’il puisse lire si clairement en moi me terrifie. Comme s’il ne restait aucune place inviolée, aucun lieu secret en moi. Comme si je ne pouvais pas m’appartenir sans devoir lui rendre des comptes. Comme si je ne pouvais pas exister sans qu’il connaisse le moindre de mes mouvements, la moindre de mes pensées, la moindre de mes envies, le moindre de mes doutes. Je me sens totalement à nue et je suis vulnérable. Je déteste ça, oh oui comme je déteste me sentir vulnérable, sentir l’armure se fissurer, sentir la barrière céder.

Savoir que j’ai lié ma vie à la sienne, me fait soudain réaliser que s’il arrive quoi que ce soit à l’un, l’autre devra apprendre à survivre. Je ne suis pas sûre d’avoir ce qu’il faut pour survivre. Je sais à peine comment vivre.

Je m’apprête à repousser ses bras, quand j’aperçois son reflet dans le miroir. Son visage est juste audessus du mien. Il regarde nos mains enlacées, comme s’il savait que mes yeux ne voulaient pas croiser les siens. Il me connait.

Alors, mes vieux démons retournent à leur gouffre et je lui accorde cette étreinte, je ne me dérobe pas. Il me connait comme je le connais. Son visage que je vois se refléter dans le miroir en face de nous est un visage que je ne veux pas oublier. Il y en a eu d’autres, d’autres visages avant lui, mais aucun ne s’est ancré dans ma mémoire comme le sien, aucun ne s’est frayé une place comme le sien, aucun n’y a autant sa place que le sien.

Je ne réponds pas à son interdiction, mais je ressers ses bras autour de ma taille, comme pour lui indiquer que nous aurons le temps de parler de ça plus tard. Il ne capitule pas, moi non plus, ce n’est que partie remise.

Puis, il pose un baiser sur le sommet de ma tête et quitte la salle de bain.

Il y a encore quelques années, je n’aurais jamais cru pouvoir avoir une relation comme celle-là avec un homme. Je n’avais jamais laissé quelqu’un m’approcher de si près avant Mathieu. Pourtant, maintenant que nous vivons ça tous les deux, cela m’apparaît comme une évidence, comme s’il avait toujours fait et toujours dû faire partie de ma vie.

C’est un sentiment effrayant de se sentir lié à quelqu’un de cette sorte. Se lier aux autres m’a toujours paru effrayant, encore plus depuis que je sais la menace qui pèse au-dessus de ma tête, celle qui dort peut-être dans mon cerveau. A quoi bon se lier à quelqu’un si l’on est condamné à l’oublier ?

Mais malgré tous mes efforts, je n’avais pas été capable de repousser Mathieu, cela avait été audessus de mes forces et il s’était bien évertué à me rendre la tâche impossible.

Et voilà où nous en sommes maintenant. Dans une impasse. Aucun de nous deux ne peut bouger ses pions, sans risquer de blesser l’autre. L’amour est une partie que je suis en train de perdre dans un jeu dont je ne connais pas les règles.

Mathieu et moi vivons en silence ces derniers jours. Nous nous parlons, nous embrassons et faisons l’amour comme si tout était normal. Pourtant, nous évitons un sujet. Nous ne parlons pas du test. Je n’appelle plus mon père quand Mathieu est à côté. Nous ne sommes plus ceux que nous étions.

Alors finalement, avant même de m’avoir touché, la maladie a touché l’homme que j’aime. Et si cela nous détruit, je ne pourrais jamais me le pardonner.

– Tu es superbe, me dit Mathieu tandis que j’attrape mon sac à main et m’apprête à sortir.

Je dois dîner avec Harry, Lola et Sofia et pour une fois j’ai fait un effort vestimentaire. Mathieu pose un baiser sur mon front et je suis presque sortie lorsqu’il me retient.

– Tu devrais en parler à Harry. Je veux dire, lui parler du test, me dit-il.

Ma gorge se serre. Il sait que Harry sera son meilleur atout dans ce combat qui nous oppose. Il sait que Harry sera de son avis. Mais il ne sait pas que Harry est déjà de son avis. Je reste silencieuse, incapable de lui avouer ma traîtrise.

Soudain, Mathieu soupire en secouant la tête. Mon silence parle pour lui.

– Tu lui en as déjà parlé n’est-ce pas ? Tu lui en as parlé avant moi ? Pourquoi est-ce que ça ne m’étonne pas, dit-il en haussant les épaules d’un air résigné. Merde Aude, je t’aime et je partage ta vie, alors pourquoi est-ce que tu refuses encore de t’appuyer sur moi ?

Parce que si tu décides de partir, je tomberai. Je voudrais le lui dire, mais je reste silencieuse.

– Tu vas être en retard, dit-il finalement, avant de me tourner le dos.

Comme c’était à prévoir, j’arrive au restaurant en retard. Harry, Lola et Sofia sont déjà installés à une table et m’accueille en souriant. Lola pousse un cri de triomphe, tandis que Sofia et Harry lui tendent chacun une pièce.

– Dix minutes de retard, c’est moi qui étais la plus proche ! S’exclame Lola, tandis que je

m’assoies à côté d’elle.

– Moi j’avais parié que tu aurais quinze minutes de retard, franchement Aude tu abuses, tu

aurais pu attendre encore cinq minutes ! Se moque Sofia.

– Moi j’avais dit que tu serais à l’heure, je continue de croire en toi tu vois j’ai bon espoir, dit Harry en souriant.

Je réponds à leur blague par un sourire amusé et m’excuse pour mon retard. Les excuses me donnent bonne conscience, même si elles ne rattrapent pas le temps perdu.

Lorsque je rentre chez nous, Mathieu est déjà couché, mais il ne dort pas encore. Il lit un roman policier, allongé dans notre lit.

– Comment va Harry ? Me demande-t-il, alors que je me couche à ses côtés.

– Bien. Il te passe le bonjour.

Mathieu pose son livre et s’apprête à éteindre la lumière, lorsque je me blottis contre lui. D’abord un peu surpris, il me serre dans ses bras.

– Harry nous a raconté une histoire surprenante tout à l’heure. Il a empêché une fille de se

suicider dans le métro.

– Tu déconnes ? S’exclame Mathieu avec stupeur.

– Apparemment son petit ami venait de rompre avec elle et elle envisageait de se jeter sur les rails.

– Quelle horreur.

Mathieu et Harry ont cela de commun, que pour eux la vie est quelque chose qui se doit d’être respectée, quelles que soient les circonstances. Même quand elle est difficile, même quand cela paraît plus simple de baisser les bras.

– Tu sais, Harry m’a dit quelque chose il y a quelques jours et je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Il a dit que j’étais forte.

– Il a raison, acquiesce Mathieu.

– Pourquoi ? Je n’ai pas l’impression d’être plus forte que quelqu’un d’autre.

– Aude, regarde tout ce que tu as traversé. Regarde ce que tu vis avec ton père. Tu as subi toute cette histoire, toute seule, et pourtant, jamais à aucun moment tu n’as baissé les bras et choisi d’abandonner ton père. Pourtant, aujourd’hui qu’il faudrait choisir de te battre pour toi, tu es prête à renoncer. Tu as été forte pour ton père. Maintenant, laisse moi être fort pour toi Aude.

Je crois que Harry et Mathieu me surestiment beaucoup trop. J’ai été forte parce qu’il le fallait. Quel autre choix avais-je ?

Mais cette nuit, à la faible lueur de notre lampe de chevet, je suis fatiguée d’être forte. Et je suis fatiguée de retenir mes larmes. Alors, je me laisse aller dans les bras de Mathieu et pour la première fois depuis longtemps, je ne retiens pas mes larmes.

Mathieu ne dit rien, et après m’avoir laissé pleurer un moment, il me raconte une blague et j’éclate de rire. Elle est vraiment très drôle, je ne devrais pas l’oublier.

L’histoire que Harry nous a raconté ne cesse de me hanter durant les jours qui suivent. Il y a encore quelques temps, j’aurais juré ne pas comprendre qu’on puisse envisager de se tuer à cause d’un chagrin d’amour. Mais aujourd’hui, je ne suis plus si sûre. Je ne peux pas concevoir qu’on puisse réellement s’ôter la vie à cause d’une rupture amoureuse. S’il te quitte, il ne mérite pas que tu foutes ta vie en l’air à cause de lui. Mais par amour je peux concevoir qu’on fasse des choses stupides.

Comme par exemple envisager le suicide plutôt qu’une vie condamnée à l’oubli.

Mathieu quitte l’appartement, après m’avoir embrassé, il doit aller présenter ses croquis à son éditeur. Je profite de son absence pour appeler mon père, cela fait plusieurs jours que je ne lui ai pas téléphoné et je m’en veux. Je cherche dans mon agenda le numéro de la clinique où mon père réside avant de le composer sur mon téléphone. C’est un numéro que je refuse d’apprendre par coeur. Il m’est trop effrayant.

– Madame Jourdan ? Demande une voix féminine qui se veut calme et rassurante à l’autre bout du fil.

Sa tentative de me rassurer est un échec monumental. J’ai compris que quelque chose n’allait pas à l’instant même où j’ai entendu sa voix au lieu de celle de mon père. Les infirmières ne décrochent que lorsque le patient n’est pas en état de le faire.

– Votre père est en pleine crise, il n’est pas…

– Passez-le-moi ! j’ordonne sans prendre le temps de la laisser finir sa phrase.

– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, il…Encore une fois je la coupe.

– Passez-moi mon père !

J’entends l’infirmière passer le téléphone à mon père qui souffle un « allo » rauque.

Sa voix est lointaine et froide, comme celle d’un étranger. A mes oreilles, elle résonne comme la voix de quelqu’un que je n’aurais pas vu depuis si longtemps que j’en aurais oublié le son de sa voix. Ce n’est pas la voix de mon père, ce n’est plus la voix de mon père, pas celle qui me surnommait « ma grenouille » et qui me racontait toutes ces merveilleuses histoires qui ont fait de moi l’écrivain que je suis devenue, pas non plus celle qui me grondait quand j’avais fait une bêtise ou celle qui m’encourageait à tous mes matchs de volley.

– Salut Papa, c’est moi Aude. Il faut que tu m’écoutes d’accord ?

– Je ne sais pas qui vous êtes, qu’est-ce que vous voulez ?

– S’il-te-plait, regarde sur ta table de chevet, il y a une photo encadrée. L’homme c’est toi il y a quelques années et la petite fille dans tes bras c’est moi, tu te souviens ?

Il y a un silence à l’autre bout du fil.

– Vous vous croyez drôle mademoiselle ? Je n’ai pas de fille, alors qui que vous soyez laissezmoi tranquille !

Mon père raccroche, me laissant seule avec la tonalité froide du téléphone. Ce n’est pas la première fois qu’il ne se souvient pas de moi, même si jusqu’à présent, il m’avait toujours plus ou moins reconnu. Mais chaque fois fait encore plus mal que la précédente. Quoi qu’il en soit, c’est la première fois qu’il me raccroche au nez. C’est la première fois qu’il ne m’écoute pas, qu’il ne me laisse pas lui expliquer, qu’il ne me laisse pas lui raconter. Lui raconter notre histoire. Alors ça y est, cette fois la maladie me l’a pris.

Ça a duré moins de cinq minutes. Il a suffit de moins de cinq minutes pour voir mon père tomber. Il était mon père. Aujourd’hui, il est juste un homme qui avait une fille.

Soudain, je m’imagine raccrocher au nez de Mathieu sans le reconnaître. Je m’imagine un stylo à la main, fixant la page blanche devant moi, incapable de me souvenir de mes histoires. Je m’imagine regarder une photo sans réussir à me souvenir des souvenirs qu’elle a immortalisé.

Si je ne peux plus aimer, si je ne peux plus écrire, que me restera-t-il ?

Je sens les larmes commencer à perler au coin de mes paupières, quand on toque à la porte. Je vais ouvrir et m’efface pour laisser entrer Mathieu.

– J’ai oublié mes croquis, dit-il en se dirigeant vers son bureau.

Je le regarde fouiller sur sa table à la recherche de ses dessins et soudain j’imagine que la situation est inversée. Et si Mathieu m’oubliait moi ? Je n’ai jamais réfléchi à ça, pourtant je sais mieux que quiconque ce que c’est que de vivre avec une personne qui vous oublie, malgré tout l’amour qu’elle vous a porté. Si je devais me réveiller chaque jour en me demandant si Mathieu me reconnaîtrait, je crois que je ne pourrais pas le supporter. Pour la première fois, je vois les choses avec ses yeux. Je le vois lui, malade, me considérant comme une étrangère, et mon coeur se serre dans ma poitrine.

Parce qu’un coeur humain n’est pas fait pour supporter autant de douleur. Et cette douleur sera la sienne si je décide d’abandonner, si je refuse de me battre.

Alors, presque inconsciemment, je prends une décision. Une décision que peut-être j’aurais dû prendre plus tôt. Une décision que je ne voulais pas envisager à cause de la peur, et non pas pour toutes les raisons stupides que j’avais bien pu citer.

– Mathieu, je souffle. Je vais faire le test.

Mathieu me regarde avec stupéfaction, avant de s’élancer vers moi. Il me prend dans ses bras et me serre contre lui. Je suis presque surprise par la force de son étreinte.

– Merci, murmure-t-il. Merci.

Il pose un baiser sur mon front et je vois les larmes au coin de ses paupières.

Durant toutes ces années où j’ai dû affronter la maladie de mon père, j’ai traversé bien des moments douloureux et pas un seul ne s’est effacé de ma mémoire. J’ai fait face à la colère, à la tristesse, à l’incompréhension, j’ai pleuré et j’ai hurlé de voir qu’on pouvait autant souffrir par procuration. Mais jamais je n’ai cédé à la peur. Parce que je savais que si je m’y abandonnais, je n’aurais jamais pu me relever. Si je laissais ma peur prendre le pas sur ma colère et ma tristesse, alors j’étais fichue, je renonçais à un combat que je n’avais même pas encore décidé de livrer. Alors durant tout ca temps, j’ai muselé ma peur, face à mon père, je l’ai tellement enfoui que j’ai fini par me persuader qu’elle n’existait pas, que je n’étais que colère et non crainte. Mais je vois maintenant à quel point je me suis aveuglée moi-même. J’ai peur. Je suis en colère et j’ai peur.

Mais je vais faire ce foutu test.

Quelques jours plus tard, je pénètre dans la clinique où le Docteur Vidal m’a examiné la semaine précédente. J’ai envie de m’enfuir en courant et si je m’écoutais je ferai demi-tour sur le champ et je partirai le plus loin possible de cet endroit. Dans la salle d’attente, des personnes âgées sont assises, attendant leur tour, ou bien attendant la mort, ce n’est pas évident de voir la différence. Plusieurs d’entre elles sont en fauteuil roulant. Mon père m’a fait juré, lorsque j’ai dû le mettre dans une maison de retraire spécialisée, que jamais il ne serait forcé d’utiliser un fauteuil roulant. J’ai dû me battre avec les infirmières pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que l’infirmière en chef ne me promette finalement que mon père ne toucherait jamais un fauteuil roulant. Il faut que je demande à Mathieu de me faire la même promesse. Je sais que ça ne semble être qu’un ridicule caprice de malade, mais ce n’est pas le cas. Si vous aviez vu les personnes que vous aimez finir leur vie dans

un fauteuil roulant, pendant que la maladie vous les enlevez chaque jour un peu plus, vous craindriez les fauteuils roulant comme la peste.

J’ai fait le test il y a plusieurs jours et je suis passée récupérer les résultats aujourd’hui. Le Docteur Vidal m’attend, une enveloppe à la main, comme je le lui ai demandé. Je ne voulais pas qu’il me l’annonce, quel que soit le résultat du test, je ne voulais pas l’entendre de la bouche d’un médecin qui doit probablement annoncer ce genre de nouvelle tous les jours. J’aime beaucoup le Docteur Vidal, c’était le médecin de mon père aussi, mais ce test je l’ai fait pour Mathieu, alors c’est lui qui doit me l’annoncer. Je sais que c’est égoïste, mais l’humanité est faite d’acte d’égoïsme, je ne fais que suivre ma nature humaine. Celle qui dicte ce qu’il faut pour survivre.

Le Docteur Vidal a essayé de me convaincre que nous devrions parler ensemble de ce qu’il se passerait si le test montrait que mes gènes sont propices à l’Alzheimer. « Si le résultat est celui qui m’effraie le plus, vous me reverrez très bientôt et là nous pourrons en parler », je lui ai répondu doucement. Je crois qu’il l’a compris comme une promesse. Si je décide de me battre.

Le Docteur Vidal me tend l’enveloppe en me souriant. Puis il me serre la main et je quitte la clinique aussi vite que je peux. Comme si y rester une minute de plus que nécessaire risquait de me faire tomber malade Je reprends le métro en ayant l’impression que mon sac pèse plus lourd. Comme si une simple enveloppe pouvait peser aussi lourd qu’une maladie. J’ai l’impression de porter une bombe dans mon sac.

En sortant du métro, j’achète une carte postale et un timbre dans un petit kiosque à journaux. C’est une photographie en noir et blanc de Paris au vingtième siècle, on y voit un petit garçon, habillé à la mode de l’époque, qui rit en escaladant un lampadaire dans une rue pavée de la capitale. Je griffonne quelques mots et la date, avant de l’adresser au nom de Harry. Je poste la carte, avant d’entrer dans le Jardin des Plantes. Maintenant, j’attends Mathieu, l’enveloppe dans mon sac, prête à m’exploser en pleine figure.

Je suis assise dans le Parc Zoologique de Paris, près du Jardin des Plantes, en face du bassin des flamants roses. J’ai toujours aimé regarder les animaux se prélasser paresseusement au soleil. C’est peut-être pour ça que tous les personnages de mes histoires sont des animaux. Parce que j’aime les animaux et sûrement aussi parce que mes lecteurs n’ont pas plus de huit ans, neuf tout au plus. Alors j’écris des histoires avec des animaux qui parlent et qui vivent des aventures incroyables, pour oublier que l’être humain ne m’intéresse pas.

C’est comme ça que j’ai rencontré Mathieu. Il était le dessinateur choisi par mon éditeur pour illustrer l’une de mes histoires pour enfants, celle du lapin qui rêvait de sauter jusqu’à la Lune.

D’abord, Petit Lapin commençait par sauter aussi haut qu’un gorille. Alors, le gorille lui disait « moi je suis bien là où je suis, regarde comme je domine la jungle du haut des arbres ». Puis, le lapin sautait aussi haut qu’un lion et le lion lui disait « moi je suis bien là où je suis, regarde comme je règne sur la savane ». Puis, le lapin sautait aussi haut qu’un éléphant et l’éléphant lui disait « moi je suis bien là où je suis, regarde comme les autres animaux craignent mes défenses ». Puis, le lapin sautait aussi haut qu’une girafe et la girafe lui disait « moi je suis bien là où je suis, regarde comme je peux presque toucher les étoiles ». Alors le lapin retournait dans son terrier et se plaignait à sa mère « mais Maman, tout le monde semble être bien à sa place, alors que moi je voudrais bondir jusqu’à voir la Lune ! » Et sa mère lui répondait « un jour Petit Lapin, un jour, mais pour l’instant,

regarde comme la terre sous tes pattes est belle, tu peux gambader, tu peux courir, tu peux sauter, c’est chez toi ici et partout où tu bondiras tu découvriras qu’il te reste encore tant de nouvelles aventures à vivre ici même sur cette terre ».

J’avais écrit cette histoire, une simple histoire pour enfants, à une période de ma vie où j’étais persuadée de ne pas savoir ce que je voulais, à l’époque je voulais simplement aller toujours plus haut, toujours plus loin. Et puis j’avais rencontré Mathieu et, comme le petit lapin de mon histoire, sauter jusqu’à la Lune m’avait soudain paru moins intéressant que découvrir le nouveau monde que m’offrait une vie avec Mathieu.

Alors voilà, je suis assise en face d’un groupe de flamants rose et je les regarde bouger lentement sur leurs longues pattes. Ils me rappellent les étangs près desquels j’ai grandi. Ils me rappellent les promenades le long de la plage, ils me rappellent l’envol des canards et des cygnes sauvages qui partaient migrer chaque année et que l’on voyait passer, si nombreux dans le ciel qu’on aurait dit que tous les oiseaux du monde s’étaient donnés rendez-vous au-dessus de chez nous. Ils me rappellent mon premier dessin, le tout premier dessin que j’ai fait. J’ai bien peur que, contrairement à Mathieu, je n’ai pas et n’ai jamais eu le moindre talent pour le dessin. Mon père m’avait fait remarquer en riant que mes flamants rose ressemblaient à de drôles de pailles tordues.

Soudain, les flamants rose s’agitent et certains étendent leurs ailes, comme pour s’ébrouer un peu, avant de reprendre une pose plus paresseuse. Je suis toujours là, à les regarder, j’ai cette envelope dans les mains, encore fermée, encore innocente d’une mauvaise nouvelle. J’attends Mathieu, je lui ai promis de ne pas l’ouvrir sans lui. Quelle que soit la réponse, il ne veut pas que je sois seule au moment où je saurai. Moi non plus je ne veux pas être seule. C’est fini, je suis avec lui maintenant et je ne serai plus jamais seule. Pour la première fois de ma vie, je suis en train de construire quelque chose qui dure, quelque chose de solide. Plus solide que cette enveloppe j’espère.

Quelqu’un s’assoit à côté de moi et je sais que c’est lui. Il pose une main sur mon genoux et me prend doucement l’enveloppe des mains. Je l’entends qui l’ouvre avec une certaine raideur dans son geste.

Alors soudain, je suis assaillie par un flot de vieux souvenirs. Mon enfance au bord de la mer, mon premier animal de compagnie, le poisson rouge que j’avais appelé Obi-Wan et qui est mort après deux semaines sûrement parce que je le nourrissais trop, les longues balades sur la plage avec mes amis de lycée à ramasser des coquillages pour les remettre à l’eau, les bains de minuit sous la lune où nous n’étions jamais totalement nus, le vieux cinéma où j’allais avec ma mère avant qu’il ne soit détruit et remplacé par un grand complexe. Je crois que le dernier film que j’ai vu là-bas, c’est le deuxième Spider-Man. J’ai toujours trouvé que les super-héros c’était un peu surfait. Vivre une vie

heureuse est déjà une mission importante et compliquée, alors s’il fallait en plus passer son temps à sauver le monde, je serais totalement dépassée.

Et puis, je me souviens de mon père, de son talent pour raconter les histoires, de son goût pour la peinture, lui qui connaissait le Louvre comme sa poche. Je me rappelle de détails qui me paraissent si insignifiants qu’ils en deviennent finalement importants. Je me souviens de la tête qu’il a fait la première fois qu’il s’est trouvé un cheveux blanc, je me souviens de ce qu’il me disait tout le temps quand j’échouais à un contrôle de mathématiques « ne dis pas à ta mère que j’ai dit ça, mais les mathématiques franchement tu n’en as pas besoin pour devenir une artiste, tant que tu sais compter

ça va », je me souviens à quel point il était chatouilleux, je me souviens de sa peur maladroite des chiens qui me faisait tellement rire.

Et je me souviens de sa maladie, qui est peut-être aussi la mienne. Et tout ça me semble injuste. J’ai tellement de souvenirs merveilleux que c’est injuste d’être condamnée à devoir les oublier.

J’ai l’impression que je dois absolument me rappeler de tous ces souvenirs, ces petits moments de la vie quotidienne qui sont passés depuis longtemps, je dois m’en rappeler, j’ignore pourquoi, mais il le faut. Je voudrais les garder à jamais prisonnier de ma mémoire. Je voudrais que ces instants passes continuent de vivre à travers moi.

La dernière chose que Harry m’a dit c’est : « raconter ses souvenirs, peu importe à qui, est un moyen de ne jamais les perdre ». Il a raison. Chacun de mes livres est un souvenir, chacune de mes histoires est un souvenir.

Mathieu prend ma main, me sortant de mes pensées. Il a ouvert l’enveloppe. Dans cette enveloppe, il y a la maladie ou il y a la vie. Et il l’a ouvert. Il sait maintenant. Il sait si la femme qu’il aime est condamnée à l’oublier. Il sait s’il est condamné à lui rappeler son nom chaque jour. Chaque jour qu’il choisira de rester à ses côtés. A mes côtés.

Il me regarde. Je crois qu’il attend que je lui fasse un signe. Que je l’autorise à le dire. Que je lui dise que je suis prête.

Ça va aller Mathieu, dis-moi. Ça va aller, dis-le-moi. Je sais que ça va aller.

Même si la maladie prend possession de mon corps, même si je m’oublie, je n’oublierai pas d’écrire, je n’oublierai pas d’aimer. Je vais vivre Paris ! Tu m’entends ? Je vais vivre.

Cher Harry,

Mon père est parti. Je ne pensais pas qu’on pouvait autant souffrir sans pourtant compter aucune blessure physique. Tu avais peut-être raison en fin de compte, il faut savoir choisir ses combats.

J’ai fait le test. Au moment où je t’écris je n’en connais pas encore le résultat. Mais quoi qu’il arrive, j’ai une faveur à te demander. S’il-te-plait mon ami, souviens toi de mes histoires, souviens toi de mon histoire. C’est peut-être tout ce qu’il restera de moi si je m’oublie et j’ai la certitude que personne ne pourrait aussi bien que toi leur offrir une seconde chance.

Porte toi bien.

Avec toute mon affection,

Aude