Caricamento in corso
I racconti del Premio Energheia Europa

Fantôme, Bou Omar Tariq_Tripoli(Libano)

Gagnant Prix Energheia Liban 2019


Tu te réveilles au cœur de la nuit, seule ta paupière gauche s’ouvre.
Tu contemples pendant quelques secondes l’obscurité de la chambre : tu ne sais pas si c’est le
rêve ou la réalité. Mais tu sens quelque chose brûler dans ta poitrine, la peur, peut-être… oui, la peur.
Tu essaies de te lever, mais tu constates que tu es collée au lit. Tu articules SSSou, mais ta voix
reste toujours étranglée dans ta gorge. Tu tentes de crier, de hurler, mais tu te rends compte que tu
n’en es pas capable, et tu n’arrives pas à comprendre ce qui se passe.
Tu commences à pleurer. Silencieusement. Tu veux bien que quelqu’un passe et qu’il te voie.
Qu’il te sauve de ce cauchemar ou… de cette réalité, tu ne sais toujours pas, mais la porte claque
brusquement. Tu ne vois alors que le noir, noir comme le charbon, noir comme la nuit. Et tu entends
des pleurs se propager à travers les murs, ceux de petits enfants, ou plutôt des nouveau-nés.
Les images dans ta tête se mettent à défiler. Puis, soudain, tu t’en aperçois qu’une t’échappe.
S’envole. Rayonne. Explose. Tu comprends tout alors, et tu te dis que tu mérites tout ça. Encore plus.
*
Ce jour-là, c’était différent. Vous êtes entrés ensemble, Souday et toi. La façon dont le médecin
vous a accueillis était bizarre, anormale – il avait l’air décontenancé, et il souriait mal.
Tu avais l’habitude de te diriger directement vers la chambre contiguë, d’enlever ton manteau, de
t’allonger sur le fauteuil gynécologique, et de réfléchir à la nouvelle forme que ton fœtus avait
prise ; de spéculer sur les jours à venir, les beaux souvenirs que vous feriez ensemble, et l’allégresse
qu’il viendrait ajouter après les années de détresse. Mais cette fois-ci, le gynécologue t’a interpellée
en disant : « Asseyez-vous un peu pour parler, s’il vous plaît. »
Il avait le dos penché vers son bureau, les épaules serrées, les mâchoires contractées.
Tu scrutais ses gestes pendant qu’il tenait ses papiers : sa main tremblait subtilement, ainsi le sang
dans tes veines. Ses oreilles rougissaient, son visage pâlissait. La manière dont il rehaussait ses
lunettes en plongeant sa tête entre les chiffres et les mots te faisait transpirer. Une atmosphère
piquante était tombée ; ta colonne vertébrale frémissait d’angoisse.
2
Il y avait quelque chose de louche. Quelque chose de mystérieux avait troublé l’ambiance. Un
silence bizarre avait tout fait basculer.
Tes soupçons se sont mis à cascader, les signaux dans ta tête à palpiter, les mots sont venus se
construire… « Alors, docteur, ça va ? » as-tu lancé.
Le médecin a eu une grimace soudaine sur le visage. Une grimace laide. Tu n’as pas compris. Tu
t’es exclamée : « Docteur, est-ce les résultats de ?… » Il a avalé sa salive. Des gouttelettes de sueur
se sont amassées sur son front. Il t’a regardée dans les yeux, il a hoché la tête, puis a prononcé trois
mots successifs, trois mots comme trois coups de feu dans ta poitrine : Il est trisomique.
Tu as senti le sang se précipiter dans ta tête. En quelques millisecondes, il a commencé à cogner
contre tes tempes. Tes neurones ont commencé à battre fortement. Tes poumons rétrécissaient, ton
diaphragme n’arrivait plus à se contracter. Tu as cru que c’était un cauchemar, mais tu te trompais :
c’était toujours la réalité. L’oxygène ne traversait plus ton larynx, ta vision devenait vague, très
vague, et après… tu ne te souvenais de rien. Tu es ensuite revenue à tes esprits. Ton mari était
toujours à côté de toi, tu lui as demandé en pleurant : « Qu-Qu’est-ce qu’on va faire ? » Une larme a
flamboyé au coin de son œil, il t’a répondu : « Je sais pas. On en parlera. »
Tu étais déjà enceinte dans ton quatrième mois ; l’enfant commençait à bouger, la sensation de
maternité croissait en toi jour après jour. Lorsqu’avant, à la fin de ton troisième mois, l’échographie
avait montré un épaississement de la clarté nucale, et que le médecin avait proposé de faire une prise
de sang, il t’avait rassurée en disant que tu n’avais que trente ans, et que la probabilité d’un dépistage
positif était très faible. Mais les faibles probabilités t’ont choisie, toi ; une amniocentèse a été alors
requise, et le sort a voulu que ça soit ton fœtus, ou peut-être était-ce le hasard.
Vous étiez déjà mariés il y avait sept ans, et votre enfant était enfin en route. Dès le premier jour
que Souday avait appris son existence, il flirtait avec lui, posait ses oreilles sur ton ventre et lui
chantait de douces comptines. Tu te rappelles combien il s’était extasié la première fois qu’il avait
aperçu ses drôles de mouvements – bébé, ton nom sera César.
– Pardon ? Qui t’a dit que ce n’est pas une fille ?
– C’est un garçon. Tu verras, chérie.
Il comptait les minutes et les secondes, et s’était lancé dans la préparation de la pièce de votre
futur fils.
3
*
Une semaine a passé. Tu avais bien réfléchi. Ensuite, tu as lancé :
– J’avorte.
– Tu plaisantes ? a riposté Souday.
Tu lui as dit que cet enfant-là n’avait rien commis, qu’il ne méritait pas d’être torturé dans cet
univers, et que vous les deux, vous ne le méritiez pas non plus. Que tu ne pouvais pas le voir souffrir,
il était innocent, mieux valait ne pas l’emmener dans ce monde cruel.
Souday a refusé bien sûr, mais après, tu l’as bien persuadé ; finalement, tu avais raison en quelque
sorte, et lui, il ne voulait pas voir l’état de son enfant se dégrader progressivement puis sentir qu’il
en était bien la cause. « Avorte », a-t-il déclaré.
Tu es entrée dans la salle d’opération. Il y avait le stress. Ainsi qu’un autre sentiment que tu
cachais bien : la culpabilité. Pour un instant, tu as eu envie de bondir, de courir, de tout fuir. Mais tu
as fermé les yeux. Tu t’es résignée. Et tu as tué ton enfant.
*
L’image étincelante de ton fœtus, en noir et blanc, se projette sur le plafond, en face de toi.
Il est exaspéré, et il veut te châtier.
Ses glapissements s’amplifient davantage, ils transpercent tes tympans. Tu vois des larmes
dégringoler sur sa face. Des larmes rouges. Rouges comme le sang. Et, désormais, rouges comme ta
chambre. Ta mutité lâche, ton œil droit s’ouvre : tu le supplies de se calmer, tu lui dis que tu as tout
fait pour lui, pour son bonheur, pour sa détente. Mais il te réplique avec une voix pleine de colère :
« Meurtrière ! »
« Fiston, je t’en prie, pardonne-moi mon péché ! » Son visage se crispe, une larme tombe :
s’écrase sur ton front une gouttelette de sang.
Tu entends soudain la porte de ta chambre se faire défoncer ; ton fils disparaît. Souday court vers
toi et te tient la main. Les infirmières le suivent.
4
Tu sors et reviens chez toi. De temps en temps, tu discernes l’ombre de ton fœtus circuler dans la
maison. Tu entends des rires sardoniques dans les chambres, des cris et des sanglots.
Lorsque tu te lèves le matin, tu repères une tête de mort rouge sur le front de ton mari, des vases
brisés, des panneaux renversés, des canapés déchirés. Dans sa chambre, le sang épanche les murs, se
déversent du plafond des gouttelettes écarlates qui vous bouleversent la nuit, se dégage une odeur
répugnante qui vous donne l’envie de vomir.
Tu proposes de déménager : Souday consent.
L’illusion d’un avenir nouveau s’est évaporée dès la première nuit dans votre nouvelle maison.
La situation empire.
Les vers se cassent.
Les pleurs s’amplifient.
Les cauchemars s’entrechoquent.
Parfois, lorsque tu entres dans sa chambre – que Souday a insisté d’emménager –, et que tu
observes l’oreiller qui prend la forme de sa tête minuscule, tu manœuvres le mobile au-dessus de son
lit. Tu lui parles, implores son pardon, lui demandes de tout cesser ; il arrête la musique, sans aucune
réponse. Agenouillée auprès de son lit, tu te lamentes en souhaitant pouvoir tout réparer, en disant
que tu n’es qu’un être humain, et que ton erreur était humaine. Tu aurais voulu qu’il soit là, en chair
et en os, que tu l’étreignes, que tu l’enlaces dans tes bras, que tu l’embrasses sur le front – peut-être
étais-je égoïste, pardonne-moi, bébé –, mais tu avais déjà pris la décision, et il fallait en supporter les
conséquences.
C’est un soir, tu rentres de ton travail. Tu montes jusqu’au seuil de la maison. Tu insères la clef
dans la serrure ; elle glisse de ta main. En la ramassant, toute trempée, tu t’aperçois qu’un liquide
coule de l’intérieur. Lorsque tu ouvres la porte, tu trouves Souday allongé, les yeux grands ouverts,
baignant dans une marée de sang, foudroyé d’un coup de couteau dans son ventre. Tu t’immobilises
pendant un instant, puis tu cours et te penches sur lui, essaies de juguler son hémorragie, tentes de le
sauver, de lui faire respirer. Mais, hélas, il est déjà trop tard.
5
Souday est mort. Tu connais bien qui en est l’auteur. Et tu connais encore plus qui est la cible
suivante. Tu habites toujours avec cette créature spirituelle, maléfique qui trouve du plaisir à te punir.
Tu t’es habituée à entendre des chuchotements bizarres t’accompagnant jour et nuit. Lorsque tu
entends ton fils pleurer, toi aussi tu pleures, mais tu te dis que tu en as marre de tout ça, et que tu ne
peux plus supporter ton sort davantage avec un pareil sang-froid.
Assise dans ton lit, tu songes à un moyen qui pourrait mettre fin à tes douleurs et te libérer de ton
enfant ainsi que de toi-même.
Dans l’obscurité de la chambre, une impulsion surgit dans tes pensées : quelque chose dans ta tête
se déclenche, une réflexion brouillardeuse vient se clarifier. Tu hésites pour un instant, puis tu prends
la décision.
Saute.
Tu bondis et cours vers le tiroir de la commode en face de toi. Tu saisis un revolver que Souday
avait acheté, et tu le braques sur ta tête.
Mais tu te crois t’enfuir ? Ton fœtus ne vaut rien sans toi !
Ses pas se dirigent vers ta chambre, ils résonnent et frappent.
Tu recharges ton arme. Tu replies ton index sur la gâchette.
Ses mouvements s’approchent, se rapprochent.
Au bout d’un instant, il pénètre dans ta chambre, se précipite vers toi et t’écarte cruellement la
main : tu sens ton poignet craquer, le revolver heurte le mur et retombe.
Chancelante, le dos courbé, tu te sens comme une proie qui attend d’être sauvagement dévorée.
Tu n’arrives pas à le voir, mais il est content. Il attendait ce moment, que tu décides de te
sanctionner toi-même, que tu confesses, par acte, l’erreur que tu as commise.
Et, en une fraction de seconde, il se rue et se jette sur toi.
*
Tu te réveilles aux premières lueurs de l’aube, tes deux paupières s’ouvrent. Ton cœur frappe. Tes
tempes battent. Traverse ta figure une ligne de sueur. Un bref sourire se dessine sur tes lèvres. Ton
6
mari sombre encore dans l’inconscience. Tu te lèves, cours vers César qui pleure. Tu l’enlaces dans
tes bras, l’embrasses sur le front, puis te diriges vers la fenêtre de votre chambre, regardes les chemins
d’asphalte vides des êtres.
Tu contemples pendant quelques secondes le soleil qui monte. Une lumière chaude se projette sur
toi, s’infiltre dans tes pores, donne vie à tes cellules. Tes angoisses se relâchent ; César s’apaise.
T’effleure subitement une image vague, brumeuse. L’image de la salle, là-bas, à l’hôpital. La salle
d’opération. Le moment où tu as eu le courage de tout arrêter, pour sortir et étreindre ton conjoint,
assis dans un coin, la tête penchée, serrée par ses paumes.
Ce jour-là, Souday et toi, vous vous êtes serrés pour l’éternité.
Ce jour-là, tu as décidé que ton fœtus avait le droit de voir la lumière.