Chercher Greta, Marie Paillat


Finaliste Prix Energheia France 2019

C’est après avoir cherché Greta pendant des mois et des mois, sans succès, que je réalisai que « chercher Greta » était entré dans mon vocabulaire comme une nouvelle expression, au même titre que, par exemple, « se battre contre des moulins à vent ».

Je réalisai cela un jour, alors que je portais une grosse imprimante comme un enfant dans mes bras. Je rentrais chez moi, dans l’appartement que j’habitais depuis un peu plus d’un an, et je me dis d’un seul coup que je pourrais mourir ainsi, bêtement, renversée par une voiture par exemple, ou écrasée sous un seau de plâtre tombé d’un échafaudage. D’un seul coup ma vie serait ramassée dans cet instant : mon corps au sol, mes bras enserrant une grosse imprimante neuve en plastique noir achetée chez Darty, avec dans mon sac la facture et le ticket de caisse tenant lieu de garantie. On se souviendrait de l’imprimante dans mes bras, et personne ne saurait rien de Greta.

L’idée de ma mort était devenue obsédante. Je souhaitais qu’il restât de Greta quelque chose, et même si je ne savais presque rien d’elle, je souhaitais que ce peu de chose reste. Tout ce que j’avais appris d’elle, finalement, c’était cette expression qui n’avait de sens que pour moi, mais qui portait la trace de la présence de Greta. Je me mis à réfléchir à la manière dont je pourrais, le plus objectivement possible, donner une définition à cette nouvelle expression (qui serait peut-être un jour introduite dans la langue française). Mais cette expression est si difficile à faire entrer dans les cases d’un dictionnaire, qu’il me faut pour l’expliquer revenir aux origines de ma rencontre avec Greta.

Un an auparavant, c’est ici, dans cette cuisine au carrelage blanc dans laquelle Céline calcule aujourd’hui le volume de farine dont elle a besoin pour faire des pancakes, c’est ici que je vis Greta pour la première fois. Ce jour-là, je venais de rentrer de l’hôpital. J’avais des larmes dans la gorge, et encore des spasmes dans le ventre. Céline jouait de la harpe dans sa chambre, j’entendais les notes égrenées à travers la porte

Je baissai la tête, ma vue se brouilla

Progressivement la ponctuation cessa d’exister tandis que

les sauts de ligne se multipliaient

Je vis un océan

Un fœtus translucide et bleu comme les vagues à un certain endroit de la Terre la nuit

Je vis chaque crustacé sautiller et s’enfouir dans le sable d’une plage vivante

je vis leurs yeux et jusqu’à leur minuscule cœur qui bat

Je sentis la terre tourner et battre elle aussi et se battre je vis les combattants sur la terre et ceux qui ne se battent plus je vis la batterie et la poésie danser une danse endiablée

puis le crâne d’un homme dont l’œil avait un jour été injecté de sang

je revis le fœtus minuscule à l’intérieur de cet œil et je vis son immense destin un destin qui faisait le tour de toutes les langues et dépassait les tours

et je vis l’échafaudage sur lequel grimpe le constructeur qui ne sait pas encore qu’il va tomber

Je vis en bas le détail du mouchoir blanc de la jeune fille dont les bords étaient en dentelle brodée et j’entendis son appel vers les sommets

Je vis trois fourmis soudain l’une blessée par ma faute et les deux autres la soutenant je vis leur ardeur et leurs minuscules pattes elles marchèrent et firent leur entrée sur scène

la scène vide et tiède qui suit la fin d’un spectacle avec les projecteurs éteints et un foulard encore empreint d’un parfum suave oublié sur un siège

Je vis la fatigue et la sueur sur un visage dont les plis formaient des rigoles où coulait le maquillage

Je vis les plis d’un autre visage qui partaient d’un regard immense et s’en allaient strier le ciel

je vis un arc-en-ciel et l’arrosoir du jardin de mon enfance posé sur le sol froid et humide de la cave

Un grand homme passa en chaise à porteurs mais je ne savais pas qui c’était et je crus entendre au loin un appel à la prière

Des hommes et des femmes se mirent alors à courir silencieusement

Une femme sans élan brusquement sauta dans le vide

puis un enfant rit et je vis la joie en personne me saluer

toute bleue

un bleu indigo qui se transforma en un tissu doux comme la soie dont Greta

Greta qui venait de faire son apparition,

se couvrit les épaules.

Progressivement je retrouvai mes esprits.

Je perçus que nous étions toutes les deux dans un café.

Elle se tenait très droite, c’est la première chose qui me frappa, à moins que ce ne soient ses yeux gris perçants, qui me firent penser à ceux d’Anna Karénine. Elle sourit. Ses deux mains étaient posées sur la table, l’une sur l’autre, presque comme pour une prière. Je me sentis soudain réconfortée. Elle me montra une inscription au mur, je la lus : « en godt måltid kan øddelegges av en dårlig espresso ». J’en déduisis que nous étions quelque part en Norvège, peut- être à Oslo. Au loin – et soudain je me rappelai, comme si j’avais déjà vécu cet instant un jour – au loin, un cri d’enfant. C’était un nouveau-né qui pleurait dans ce café. Je pensai soudain que le son de ces pleurs risquait de faire échouer ma tentative. Mais quelle tentative ? Tout était confus, « oui, c’est un endroit idéal pour boire du café », dit Greta en touchant la tasse posée devant elle, « mais je me demande pourquoi je continue d’accepter de répondre à vos questions ».

Elle ne m’avait pas dit son nom, mais je savais qu’elle s’appelait Greta. Le ton de sa voix était doux et pensif, elle tourna le visage vers la fenêtre. Je regardai dans la même direction qu’elle et observai un corbeau et une mouette décrire des cercles au-dessus de l’eau. Y a-t-il des corbeaux dans le port d’Oslo, pensai-je, et lorsque mon regard revint se poser sur Greta, je remarquai qu’elle portait à présent un pull en velours ocre et qu’elle avait les cheveux rasés. Sa main gauche était pleine de bagues colorées, et deux de ses doigts étaient glissés entre la tasse et l’anse. Sur la tasse était inscrit « Alabama’s best coffee ». Je tournai brusquement la tête vers le mur : l’inscription en norvégien avait disparu. Greta souriait toujours, le regard perdu au loin par la fenêtre. Elle avait la même douceur qu’avant, simplement tout ce qui l’entourait s’était transformé. Il y eut un long silence – le silence d’un café où bourdonnent des conversations. Quelques voix soudain éclatèrent de rire. Les rires joyeux se muèrent en paroles d’une conversation qui se poursuivit quelque part au fond de ce café qui avait changé de forme. Je n’arrivais pas à parler, j’étais perplexe et je ne savais plus quelle question j’avais posée. Je voulus lui demander où elle avait trouvé ses bagues, lui dire que cette nuance précise d’ocre lui allait très bien, lui demander où était passé la soie indigo ?

« Pas d’inquiétude », dit-elle, et j’eus à nouveau cette sensation d’apaisement. « Pas d’inquiétude, tout ira bien », elle me regardait gentiment et avança sa main vers moi pour la poser sur mon avant-bras. Cette pression de la main eut la même intensité et la même douceur que celle, quelques heures plus tôt, de la main froide d’une autre femme sur mon genou. « Tout va bien, madame », avait dit cette femme. « Tout va bien, madame », répéta le corbeau, qui était maintenant entré dans le café et s’était posé entre Greta et moi. Greta semblait surprise, elle voulut dire quelque chose, mais je compris que sans ponctuation elle n’allait pas pouvoir répondre à la question

La question que j’avais posée je me souvenais avoir posée

Je revis la tasse en Alabama ce fut très bref très doux aussi je survolai plusieurs Etats

en bas des hommes et des femmes en gilets orange escortaient des femmes couvertes par leurs manteaux et des haut-parleurs criaient pourtant que le monde était beau

Des bateaux allaient sauver un enfant de la noyade

et la tasse fut remplie d’océan

Je fus projetée sur le carrelage de la cuisine. Céline était entrée, elle me demanda comment j’allais. Je ne pouvais pas lui expliquer et je lui demandai si elle pouvait me jouer un morceau à la harpe. Elle joua « Alfonsina Y El Mar » de Mercedes Sosa.

Dans les jours qui suivirent, je commençai à prêter une attention toute particulière à chaque femme que je croisais. Presque malgré moi, je me mis à noter mentalement chaque trait de visage ou de caractère qui m’évoquait la figure de Greta. Je me mis à chercher Greta. Je trouvais qu’elle avait, par exemple, le pied de cette inconnue dont le talon avait claqué un matin sur les dalles pavées devant moi. Elle avait aussi le menton relevé, les fossettes et le nez mutin d’une très souriante femme blonde assise dans la salle d’attente. Elle avait la même force de caractère que Céline, et il y avait, à l’intérieur de ses yeux gris comme ceux d’Anna Karénine, la lueur douce que j’avais vue dans ceux d’une artiste au tablier ocre qui exposait des peintures d’oiseaux et de raisins. Dans chaque femme, en me concentrant, je pouvais percevoir quelque chose de Greta – et dans chaque homme, chaque enfant, chaque rayon de soleil, chaque élément de la réalité qui m’entourait, je pouvais percevoir quelque chose de Greta. Mais impossible de rassembler tous ces éléments pour décrire Greta, capter Greta, faire de Greta le personnage d’un roman ou d’une nouvelle. Et pourtant, je continuai de chercher Greta. Chercher Greta devint quelque chose de si important que c’était ma raison de me lever chaque matin.

« Qu’est-ce que tu écris, qui est Greta », demande Céline qui vient d’imprimer plusieurs partitions grâce à l’imprimante Darty. Tout ce que je peux faire, c’est répondre que Greta n’est pas un vrai personnage de roman. Et imprimer ces quelques pages.