Celle que je suis, Rémy Martinache


Finaliste Prix Energheia France 2019

La chaussée est humide, elle brille dans le contre-jour, plaine étendue pratiquement sans limite, à

peine ponctuée d’arbres et de gens. Je marche, tête baissée, sans vraiment regarder devant. J’ai

marché toute la nuit sous la pluie, à faire quelques photos. J’ai croisé de drôles d’ombres, mais je ne peux vous les décrire, car elles ont disparu. Je ressens encore le poids de la solitude qui s’est posée sur moi. Je voudrais m’ébrouer, comme un oiseau trempé, pour me libérer de son emprise. Un passage piéton m’arrête, je relève la tête, et c’est l’occasion de s’ébrouer, justement. Mais c’est elle qui me barre le passage, elle dont les cheveux sont bruns, ou noirs, luisants comme le macadam, presque aussi brillants que le sol abreuvé de pluie. Elle parle au téléphone, avec intensité, et son corps semble fait de la matière même de ses mots. Le sens de sa conversation m’échappe, recouvert par son accent, léger et omniprésent, que j’imagine venir de l’Italie, mais sans certitude. Des souvenirs de Claudia Cardinale âgée me reviennent, et cet accent, par ricochet, évoque en moi le regret d’une jeunesse et d’un charme qui sont pourtant toujours là. J’oublie la nuit et la solitude, les rivets qui retenaient mon regard au sol sautent, se brisent, disparaissent. Je me sens curieux, soudain. Je cherche en moi des choses que je crois posséder, et qu’elle me rappelle. J’habite au 8 rue de la Bielle, et j’ai auparavant habité à Lyon. Je ne suis jamais allé en Italie, sinon une fois, à la frontière, pour aller acheter de l’huile d’olive, sur la côte d’Azur. Je cherche pourtant en moi ce que cet accent, que je crois italien, rappelle. Ou peut-être suis-je entrain de répondre à un appel qui n’est pas pour moi ?

Le feu tricolore s’éternise, j’attends encore, mais je n’attends plus vraiment. De profil – c’est ainsi que je la vois – je distingue nettement une mèche noire sur sa joue. Sa mèche est comme un seul cheveu, large, fin et brillant. Elle me fait songer aux dessins simples de bande dessinée, ses cheveux se regroupent en bouquets indivis, en pointes arquées qu’elle agite distraitement. La fraîcheur de l’averse se fond dans celle de cette rencontre que je juge insolite. Le macadam noir et luisant s’ouvre sur d’autres horizons, sur des souvenirs bricolés que je me suis inventé, il s’ouvre sur des films que j’ai vus, sur des images et des sons que j’ai enfouis et mélangés. Je pense :

« l’étrangère », et je souris bêtement. Mais de sourire, le temps ne semble pas venu, et le feu passe au vert, alors je traverse, les yeux toujours sur cette passante. Elle semble achever son coup de fil, et machinalement, elle ralentit son pas. Pourquoi ralentir, au moment d’un au-revoir téléphonique ?

Elle sourit à son interlocuteur invisible, dans un drôle de sourire retenu. Je suis de ceux qui

exagèrent, au contraire, l’expression de leurs émotions lorsqu’ils parlent au téléphone. Je fais de

grands gestes, je souris, je m’étonne, plus que de nécessaire. Mais l’étrangère semble afficher la

même pudeur que face aux gens. Elle garde sa retenue, non pas dans ses mots, mais dans son

regard, et dans son sourire. La sympathie qu’elle exprime, quoique sincère, ne dévoile rien de ce

qu’elle a en elle. Au-revoir, dit-elle, d’un sourire discret, de peur que l’interlocuteur, pourtant

aveugle, devine un monde au travers d’un sourire trop large.

Elle bifurque sur l’avenue, sur le trottoir, et semble songeuse. J’essaie de me remémorer son accent, je le poursuis comme s’il flottait dans l’air autour d’elle. De dos, elle n’a pas l’air étrangère. Elle ne marche ni vite, ni lentement. Mais ce n’est pas évident de caler son pas sur celui d’un autre. Je regarde ses pieds pour copier son rythme, je m’amuse à suivre ses pas. Mais elle a de jolies bottines noires, qui me font rapidement perdre le rythme. Le centre de mon attention change, et la vitesse de mon pas avec lui. Je regarde avec curiosité les bottines, et pour maintenir une distance stable entre elle et moi, je me mets à marcher bizarrement, alternant des pas courts avec des pas longs. Jolies chaussures noires donc, à partir desquelles je remonte pour la voir entière. Je ne peux pas dire qu’elle soit apprêtée, qu’elle ait réfléchi chaque vêtement en fonction des autres. Ça ne donne pas cette impression. Je pense plutôt qu’elle a acheté chaussures, robe, veste et écharpe au fur et à mesure, sur des envies soudaines, sans explication. Mais le tout est joli, fait d’une élégance involontaire. Ce qui relie la robe aux chaussures, ou l’écharpe à la veste, ce n’est pas un accord de couleurs ou de formes. Pourquoi nous aimons telle chose et telle autre, c’est de ce mystère que l’ensemble tire sa cohérence. Le corps maintien les vêtements ensemble, et les désirs de l’étrangère, ses goûts et ses plaisirs, dans leur coexistence inexplicable, les mettent au singulier.

Je pense à tout ça, et je me rapproche d’elle dans le même mouvement, un instant. Quand

l’apparence semble trop réfléchie, il se crée une distance entre soi et celle qu’on regarde. Bien sûr, c’est beau, c’est fascinant, mais cela donne l’impression de ne regarder qu’une image, une surface inanimée. Il se dégage de la vie, au contraire, de l’ensemble légèrement disparate que celle que je suis porte sur elle. Je crois déceler dans ses vêtements des choses qu’elle aime, une part plus intime et plus inaccessible, peut-être des morceaux de vie épars. Je crois remonter dans le passé, la voir devant la vitrine d’une boutique, face aux bottines noires. Je l’imagine réfléchir un instant, se demander si c’est bien raisonnable, calculer la somme qui doit lui rester sur son compte, et compter les jours qu’il reste jusqu’à la fin novembre. Regard de désir innocent, plaisir dénué de sens, gratuit.

Regard que rien n’arrête, et que ses pas finissent par prolonger. Elle entre. Et les bottines, à peine

sorties du magasin, sont déjà à ses pieds.

Je m’imagine cette part d’intime qui, paradoxalement, après l’avoir rapprochée de moi, l’éloigne

presque en même temps. On croit entrevoir les coulisses, on croit deviner ce qui se cache derrière le décor, mais aussitôt, on prend la mesure de l’immensité de cette intimité qui se cache, et qui nous est inaccessible.

Mon regard repart un instant sur le sol. Le béton commence à sécher. Il s’auréole de parcelles plus claires, et des dessins aux délinéaments courbes apparaissent partout. Mais c’est surtout depuis le pieds des murs que s’étendent les zones sèches. Je ne sais si le ciel s’est également éclairci, mais tout cela me fait l’effet d’un apaisement. Cette lumière nouvelle permet à mon regard de porter plus loin, et l’espace qui s’ouvre s’engouffre dans mes poumons à chaque inspiration. C’est un beau matin, tout bien pesé. Je regarde l’étrangère, elle marche toujours du même pas, égale à elle-même.

Au loin, il y a un carrefour, et une petite voiturette de la mairie à côté. Une voiture bifurque et

franchit un feu. Un véritable déluge de pluie s’abat alors devant ses phares. L’eau crépite dans le

reflet des feux, l’espace d’un passage. Pourtant je ne sens rien du tout dans mes cheveux, rien sur le visage. Et la clarté du ciel, celle du béton qui sèche, toutes deux se maintiennent en suspension dans l’air. Pourtant, là-bas, l’eau crépite, ses éclats se brisent et se croisent, cela dure un instant, et puis cela s’achève.

Je finis par comprendre. Un tuyau est relié à la voiture de la mairie, mais semble avoir été vissé de travers, et, de tout le pourtour du cercle que forme sa jointure, jaillissent des gouttelettes d’eau que la gravité ramène ensuite au sol. Il pleut sur la chaussée, sur quelques mètres carrés à peine, et c’est assez joli à voir. Je lève les yeux, puisque j’ai résolu ce mystère, mais je suis troublé tout à coup. Je ne retrouve pas immédiatement la passante. Les cheveux noirs de bande dessinée, les bottines noires devraient pourtant apparaître sur le décor de ce matin qui s’éclaire. Je cherche devant, puis à droite, et rien. Il me faut quelques instants pour découvrir qu’elle a emprunté une rue plus étroite, sur la gauche.

Je tourne à mon tour, un peu plus loin d’elle que tout à l’heure. Je reconstruit sans arrêt son visage, ses cheveux dessinés, ses bottines noires, car je ne la vois plus très bien. Il n’y a presque plus personne, sur le trottoir, et elle marche plus vite. Un paysage urbain qu’il me semble connaître défile des deux côtés, mais je n’y fais plus attention. Peut-être s’est-elle retournée, impossible de le dire. J’hésite à presser le pas, et je sens que je peux la perdre, désormais. J’ai peur de ce qu’il arriverait alors, peur de ma solitude, comme un retour de la nuit.

Le pas de l’étrangère nourrit mon monologue intérieur. Je pense à elle, et pas au reste, pas à la ville sale, pas au bruit, j’étouffe moins. Comme un convive silencieux face à des invités qu’il ne connaît pas, j’écoute son pas comme un discours qui m’évite de paraître oisif. Mais comme le matin qui s’estompe, emportant avec lui l’optimisme qu’il venait d’amener, je sens que la passante m’échappe, que mon impression devient diffuse. Il y a un instant, j’étais face à elle. Désormais, je ne vois devant moi que mes propres réminiscences, dans un face à face avec moi-même insupportable. Alors vite, accélérer, pour la revoir.

Je tourne encore, pour la suivre, et la vois qui s’arrête devant un immeuble. Seulement, c’est mon

immeuble. Celui où j’habite. Je reste bien sûr stupéfait de la voir s’arrêter là. Je ne me souviens

guère de l’avoir rencontrée dans le hall, ou bien dans l’ascenseur. Peut-être vient-elle de s’installer ici. Elle possède le badge électronique qui permet d’ouvrir la lourde porte vitrée, elle ne rend donc pas visite à un ami. Mais j’ai également un instant d’hésitation, comme une réticence. Je ne veux pas rentrer chez moi. J’ai peur d’étouffer. Ce n’est pas seulement de se dire que l’inconnue va rentrer et me laisser seul. L’idée de mon appartement me donne un haut-le-coeur.

Je laisse un court instant s’écouler, et je pénètre à mon tour dans le hall vitré. Vais-je prendre

l’ascenseur avec elle, lui demander si elle est nouvelle ici ? Je me souviens avoir demandé la même chose à un camarade de classe, il y a quelques années. Il m’a répondu que nous étions assis côte à côte tous les lundis depuis un an dans le cours de droit. Je me dis que prendre le même ascenseur risque de multiplier les risques de faire ce genre d’erreur. Je ne suis pas un très grand physionomiste, ma mémoire est fébrile, et au final, mis à part à de rares moments, je ne prête qu’une attention limitée à mes voisins. Je choisis de prendre l’escalier. Faut-il que je jette un oeil à tous les étages, pour savoir où elle habite ? J’habite au troisième, et je choisis une voie moyenne: si l’ascenseur dépasse mon étage, je n’irai pas regarder.

Au premier, l’ascenseur ne s’arrête pas. Je me précipite donc de nouveau dans les escaliers, remonte un étage pour atteindre essoufflé le deuxième, et j’ouvre la porte. L’ascenseur monte toujours. Alors je ralentis mon pas, déçu, et je monte péniblement les dernières marches. Je sens la solitude qui descend l’escalier en colimaçon depuis le dernier étage, peut-être depuis les toits, et qui m’enveloppe, en commençant par m’engourdir les doigts. Je ne saurais rien. Mais ce qui est pire, c’est que je suis à nouveau seul, et que plus rien ne vient distraire mes pensées. Je ralentis mon pas, je ne veux pas voir apparaître mon étage. Pourtant, il est déjà là. On pourrait exprimer les hauteurs sous plafond en pensées. Une idée à peine esquissée, voilà ce que mesure dans cet immeuble un étage. À peine ai-je eu le temps de dire « je ne veux pas y arriver », que déjà j’y suis. Je pousse la porte qui donne sur le couloir, et curieusement, j’ai la sensation que ce n’est pas mon geste qui allume les lumières automatisées. Je réalise qu’on m’a précédé.

Et je me retrouve nez à nez avec l’étrangère, qui habite donc le même immeuble et le même étage que moi. La solitude s’éloigne un instant, mais le soulagement se mélange au sentiment d’étrangeté.

Comment ai-je fait pour ne jamais la rencontrer ? Je la laisse passer en faisant un geste, mais je

m’empourpre tant que je ne parviens pas à voir clairement son visage. M’a-t-elle reconnue, elle ? A-t-elle réalisé que je la suivais ?

Le couloir de l’étage est tout en longueur. Mon appartement est au fond. Entre lui et nous, il y a

deux portes de chaque côté, quatre appartements en tout. Je ne connais de vue que deux des

locataires, et je crois savoir qu’ils sont toujours là. Elle passe leurs portes sans même les regarder.

Elle passe la troisième, puis la quatrième. Je la suis toujours, et je ne réfléchis plus. Je ne calcule

plus. Elle ne se retourne même pas, mais je suis tout de même contraint de ralentir. Elle sort ses

clefs, les glisse dans la serrure, et je me dis que c’est une erreur. J’hésite à l’interpeler, à lui dire

qu’elle va entrer chez moi. Dire ça en rigolant, pour détendre l’atmosphère, qui sait, peut-être

pourrai-je ainsi engager la conversation.

Seulement, la serrure tourne sans résistance. Elle tourne une fois, elle tourne deux fois, et puis un

demi-tour. Et la porte, tout naturellement, commence à s’ouvrir vers l’intérieur. Je reconnais mon

meuble à chaussures dans le coin, mon sac de course vide, et l’affiche de dessin animé que j’ai

accrochée dans l’entrée. Comme acheter un cadre était trop cher, je l’ai juste scotchée, et on sent

qu’elle gondole de partout.

L’étrangère est rentrée, et je l’entends qui enlève ses chaussures. Je crois même qu’elle soupire. Je regarde mes clefs, puis la porte de mon appartement. Dans l’espace de cette hésitation, les quelques minutes qui ont précédé ce moment me reviennent. Alors la certitude s’installe, inébranlable : son accent était plutôt espagnol.