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I racconti del Premio Energheia Europa

Aujourd’hui, j’ai froid, Grégoire Boruel

Finaliste Prix Energheia France 2019

Voilà désormais quelques temps que j’ai entamé la grande ascension. Nous montons tous sans savoir où nous allons, serrés les uns contre les autres, avec sur nos épaules un paquetage plus ou moins lourd que certains ont vu se charger durant leur périple.

En ce qui me concerne j’ai commencé il y a peu, entouré d’un homme et d’une femme. Les oreilles bouchées et les yeux cachés par leurs soins ils me guidaient plein de bienveillance et de douceur. Le temps était  bon et la montée agréable. Mais très vite j’ai voulu savoir où nous allions. Je voulais voir, alors j’ai dégagé mes yeux, et ce que je vis me surpris dans un premier temps : nous étions entouré d’une incommensurable foule hétéroclite qui semblait me dévisager alors que je les regardais hagard, pas un n’était identique à l’autre mais tous semblaient se confondre, certains couraient, d’autre peinaient à  mettre un pieds devant l’autre mais beaucoup jonchaient le sol et nous devions prendre appui sur eux pour continuer d’avancer.

Quelle étrange vision.. avec elle fleurissait des questions qui se bousculaient dans ma tête et m’attiraient les foudres de l’angoisse alors que mes idées me submergeaient. Je leva les yeux, inquiet et vit le visage de cet homme et cette femme qui me guidaient, cela m’apaisa, ils me semblaient rassurant.

Le temps passa et je fis la rencontre de plusieurs personnes, certaines marchent encore avec moi à ce jour, d’autre ne furent que de passage.. mais chaque fois, ils me laissaient un petit quelque chose que j’ajoutais à mon paquetage. Le temps était bon et je m’étais habitué à ce que je voyais.

Sans cesse je levais les yeux, me demandant ce qu’il y avait tout en haut mais d’épais nuages nous empêchaient de contempler le sommet de ce qui semble être une montagne.. je ne saurai pas vraiment dire  de quoi il s’agit pour être franc, tout ce que je sais c’est qu’il faut monter.

J’ai déjà vu des personne s’asseoir mais après je ne les revoyais jamais.. j’espère qu’ils vont bien.

J’avais toujours mes oreilles bouchées et d’ailleurs je n’avais jamais pensé à les déboucher, je n’en voyais pas la nécessité.. Puis un jour je vis quelqu’un tomber du ciel, il continua sa chute par delà la foule que je m’empressais de franchir, comme jamais je ne l’avais fait auparavant, pour arriver à une corniche et de la je contempla le corps de cette personne chuter et disparaître dans l’immensité du vide. Un bruit sourd parvint alors à outrepasser ces bouchons qui m’empêchaient d’entendre convenablement, les gens se bousculaient ils avaient l’air agité. Je voulais entendre ce bruit sourd  je voulais savoir d’où il venait je voulais comprendre, alors je retira ce qui me faisait office de barrière auditive et soudains, je fus submergé par un brouahaha terrifiant : les gens criaient, certains hurlaient sur d’autres qui, eux, pleuraient… au dessus de nous, les épais nuages vrombissaient sans cesse de manière inquiétante. Au loin j’entendais l’écho de cris de douleurs et de terreur, d’éclats sonores métalliques déchirant, de pétarades incessantes ; mais surtout j’entendais des voix qui s’élevaient sans cesse semblant donner des instructions que, avec le temps, j’appris à comprendre. Elles nous disaient que nous devions marcher et comment le faire.

J’ai souvenir que ce fut un choc terrible, je n’ai plus jamais entendu le silence depuis ce jour.. mais tout comme la vue je m’y suis fait et j’appris que cela pouvait m’être utile.

Depuis ce jour également, je n’eus jamais voulu rejoindre l’intérieur du cortège et je resta au bord de cette corniche depuis laquelle j’avais une vue plus globale de ce qui m’entourais. De plus, les gens qui marchaient sur ce bord n’avaient souvent ni œillères ni caches sur les oreilles contrairement à nombre de ceux qui constituaient la dense majorité du cortège central. J’échangeais beaucoup avec ces gens, et régulièrement nous discutions de ces personnes qui tombent car plus nous avancions plus je m’apercevais qu’elles étaient nombreuses et devinrent peu à peu mon quotidien.

Je ne sais pas si notre ascension a un quelconque rapport avec ça mais plus je montais plus je sentais un froid insidieux, s’immiscer à travers chaque parties de mon corps..

Je m’étais habitué au brouhaha du monde qui m’entoure, cependant je n’ai jamais supporté la violence de certains cri et les retentissement rauques de ces éclats lointains qui les accompagnent. Je ne me suis également jamais fait à l’écho des voix qui guident ce cortège insouciant, nous forçant parfois a des manœuvres dont j’ai conscientisé l’aspect périlleux, car chacune d’elles nous poussaient au bord de la corniche, nous qui étions en marge du cortège. Cette corniche d’ailleurs, elle m’obsède ; j’avais très peur de chuter et ne voulais m’en approcher d’avantage mais je voulais savoir ce qu’il y avait en bas et régulièrement je fixais ce vide,  qui me semblait agréablement silencieux.

Plus le temps passait et plus mes pieds se faisaient douloureux et le paquetage sur mes épaules se faisait lourd, heureusement je n’étais pas seul, je voyais toujours l’homme et la femme qui me regardaient quelque peu inquiets depuis l’intérieur du cortège et j’avais toujours avec moi des personnes que j’ai connu par le passé ou rencontré à cette époque, et qui, de temps en temps, venaient me voir pour m’aider à porter mon paquetage et je dois dire que l’on passait du bon temps ensemble.. mais malgré tout, chaque pas que je faisais s’accompagnait de questions qui venaient aiguiser ma réflexions me poussant à en m’en poser d’autres, et pour chaque réponse que j’obtenais, la charge sur mes épaules s’alourdissait. Toutes ces questions s’accumulaient dans ma tête et venaient s’ajouter au brouhaha ambiant, cela m’était insupportable  et l’est toujours d’ailleurs.

Alors je contemplais le vide par delà la corniche et cela m’apaisait sans que je ne sache pourquoi..

Bien évidemment parmi ces questions il en est une qui revenait sans cesse : « pourquoi voulons nous tous monter ? » sachant que plus nous avancions, plus je voyais de gens disparaître, d’autres qui tombaient  et certains qui sanglotaient sous la difficulté de l’épreuve.. les mieux lotis étant ceux qui n’ont jamais ôté leurs œillères, ils semblent moins peinés par l’effort.

Mais il est vrai que souvent je me permet de remettre en cause la valeurs de tout ceci.

La vie suit donc son cours et notre inlassable marche aussi. Le froid se faisait toujours plus grand en moi et ce chaque jours. L’homme et la femme aussi ont l’air d’avoir du mal, ce cortège semble les fatiguer également.. moi qui les pensais inébranlable, j’ai peine pour eux aujourd’hui.. ils se sont éloignés du centre et sont plus proches de moi, vers la corniche ; je pense qu’ils la voient désormais.

D’ailleurs je pensais ce vide silencieux et.. c’était le cas, mais un jour je me mis à lui parler dans un moment de solitude et contre toutes attentes  il me répondit. À partir de ce jour, nos conversations devinrent régulières et je partageais avec lui mes peines et mes questions.. ça peut paraître délirant mais une voix émanait des profondeurs du vide.. je me demande si les gens autour de moi l’entendent.. je pense que oui, j’en vois au loin devant moi qui se penche au dessus de la corniche et semble lui parler également sans craindre de tomber..

Quoi que ce soit je dois reconnaître son aspect chaleureux qui contraste bien avec ce qui nous entoure et ne fait qu’empirer.

À ce propos d’ailleurs, c’est aux alentours de cette période que  j’ai cessé de vouloir rencontrer des gens et tout mes semblables me paraissaient devenir fou. Ils se hurlent dessus sans cesse et parfois me regardent d’un air menaçant, je me méfie d’eux ils sont cruels.. j’en ai vu s’entre tuer pour si peu de chose, prêt à mordre a tout instant et à contribuer à l’accumulation de ces corps sur lesquels nous marchons.. je les avais oublié ces corps tant ils faisaient parti de mon quotidien.. tout comme d’ailleurs la violence de ces gens que j’ai désormais du mal à considérer comme mes congénères.

Ils ont la peur, la haine et la folie dans leur yeux je les déteste !

ou peut être n’est ce que mon propre reflet que je contemple dans leur pupille vitreuse.. Tout semble se confondre ici…

« Fais le. »

Aujourd’hui, j’ai froid.

Je ne veux plus entendre ce vacarme infernal qui m’entoure, je ne veux plus voir ces gens stupides qui continuent de marcher comme une masse informe se dirigeant à sa perte, ne voient donc t-ils pas  que cela ne mène à rien ? Et que l’épuisement et la folie sont leur seul lot dans ce marathon infernal ? Y en a t il seulement qui se portent bien ? Réalisent ils que nous piétinons les corps de nos semblables depuis toujours ou l’ont ils seulement oublié ?

Je ne supporte plus de voir ceux qui gardent leur œillères, ils me paraissent stupide, se complaisant dans leur insouciante bêtise. Quand à ces sauvages vils et opportuniste qui menacent ceux qui les entoures je leur souhaite de s’ajouter à ce parterre de corps que nous foulons chaque jours.

Je les hais.. je les hais tous. « Fais le. »

Je suis fatigué et je ne veux plus marcher bêtement, je veux faire demi tour ! Mais chaque fois, je me fais emporter par la foule et les voix au loin me rappel que cela ne doit pas être fait. Qui sont ces voix ? Des gens comme nous ?  Des gens au sommet ? Qui sont ils ? Ils ont l’air bien loin de notre réalité, qu’ils crèvent j’en ai marre de les écouter ! « Fais le. »

Mon sac est lourd et mes pieds me font mal. Pourquoi mon sac est si lourd d’ailleurs ?  Je regarde autour de moi et certains qui marchent avec moi depuis que j’ai retiré mes œillères semblent avoir un sac plus léger, je les jalouse.. « Fais le. » le miens est si lourd, ses sangles me scient les épaules et me saignent.  Puis ce bruit dans ma tête, en permanence ce bruit..

Qu’est ce qu’il me veut celui là à me regarder comme si j’étais fou, c’est ça approche et tu verras que je peux mordre abrutis tu n’en ressortira pas indemne c’est ça que tu veux ?

Je ne vois plus l’homme et la femme, ni même mes compagnons de route. je ne veux plus les voir de toute façon, je ne veux ni de leur soutiens ni de quoi que ce soit d’autre. « Fais le. »  De toute façon je n’ai besoin de personne, tout ce dont j’ai besoin c’est de regarder le vide pour me soulager de mes maux qui m’accablent, je n’ai pas l’intention de quitter cette corniche.

D’ailleurs elle et moi on parle oui, on parle toujours je vous l’ai dit elle est « Fais le » d’accord avec moi tout ceci n’est que  folie. Elle me croit quand je dis que je ne suis pas fou, mais les gens eux le pensent j’en suis sûre.

Un abrutis avec ses œillère  s’est perdu l’autre jour et m’a bousculé faute de pouvoir voir correctement, « Fais le. »  il a commencé à me dire que je me créais mon malheur et que ce n’était pas si terrible, que j’avais un problème, je l’ai frappé et l’ai laissé derrière moi. Et j’ai bien envie d’en frapper d’autre je « Fais le. »  ne les supportes plus.

Mais le vide lui il me comprend et je me demande encore ce que je fout parmi ces idiots, je me rapproche et me penche au dessus du vide et je me demande ce qu’il y a en bas, je me penche et je regarde, je lui parle, et  « Fais le. »  il me répond, vous l’ai je déjà dit qu’il me répondait ?

Je l’entend souvent me dire la même chose mais j’ai parfois du mal à l’entendre, alors je me penche d’avantage pour mieux comprendre.

J’ai si mal et si froid désormais je ne sais pas « Fais le. » si je suis encore en train de marcher ou si je suis à l’arrêt, tout semble suivre son cours « Fais le. » autour de moi mais moi je n’y suis pas, j’entends juste le bruit  sourd qui m’entoure et que je n’arrive à faire taire, je veux juste qu’il s’arrête tout ce que je veux c’est qu’il s’arrête « Fais le. » , je veux poser mon sac et je veux me reposer « Fais le » je veux juste du calme par pitié, je veux juste « Fais le. »  que tout s’arrête « Fais le. » alors je suis là, j’oscille au bord de ce vide, frigorifié et je me demande.. je me demande si..

« Fais le. »