Anthelmophobia, Emma Reinhardt

Ce n’était que la deuxième fois qu’elle allait dans ce café et pourtant, elle s’y sentait déjà chez elle. Les visages des habitués accoudés au comptoir lui semblaient familier, et le sourire chaleureux du tenancier lui rappelait presque celui de son grand-père. Ce matin-là, elle avait un peu de temps avec de plonger dans le tumulte de sa journée. L’endroit était petit, sans grande prétention, bien loin de ces cafés parisiens branchés aux terrasses interminablement longues. Elle repéra la place où elle s’était assise la première fois qu’elle était venue, et décida qu’à partir de maintenant, et sous réserve que la place soit toujours libre, ce serait SA place. Ce n’était que sa deuxième visite, mais elle savait déjà que ce café, ce serait le sien, son refuge. L’odeur des grains fraîchement moulus lui chatouillait le nez. En se levant ce matin, elle se réjouissait d’avance à l’idée de cette parenthèse caffeinée. Elle commanda un expresso et se laissa tenter par un croissant. Alors que le vieux monsieur s’affairait derrière le comptoir, son regard se perdait au dehors, suivant les passants qui allaient et venaient au gré de leurs obligations. Derrière cette fenêtre, elle se sentait protégée. Cet écrin de douceur lui procurait une sensation de plénitude, elle s’y sentait à l’abri. Comme si elle pouvait, l’espace d’un instant, échapper à la réalité. Elle avala une gorgé du breuvage et soudain, un sentiment d’angoisse lui serra le cœur et elle se mit à penser elle. Ses yeux commencèrent à se troubler et une larme coula bientôt le long de sa joue fardée. Elle l’essuya discrètement, par pudeur mais pas seulement. Elle s’était maquillée aujourd’hui, comme tous les matins d’ailleurs, et il n’était pas question de démarrer la journée avec du mascara sous les yeux. Cette soudaine effusion d’émotion la surprenait. Elle lui manquait toujours autant, mais d’habitude, elle parvenait à se contenir. La fatigue – pensa-t-elle. Elle trouva quelque réconfort auprès de ce croissant bien dodu. Tout en mastiquant avec délectation, elle essayait de se vider la tête, de profiter de l’instant qu’elle s’accordait aujourd’hui. Rien n’y fit. Elle n’arrêtait pas d’y penser. Elle essayait pourtant de se remémorer les instants de joie passés en sa compagnie, les promenades, les jeux dans le jardin, mais la seule image qu’elle avait à l’esprit, c’était celle du dernier jour. La salle d’attente, les regards pleins de compassion, le vétérinaire. Tout était là. C’était comme revivre la scène à nouveau. Cela faisait plusieurs mois maintenant, mais à chaque fois, c’était pareil, comme si c’était hier qu’elle l’avait laissée, allongée sur cette table, le corps inerte. « Tous se passe bien Madame ? ». Elle jeta un rapide coup d’œil à sa montre. Il fallait partir. Elle paya et remercia le vieux monsieur qui, en un sourire seulement, lui redonna du baume au cœur. Elle prit une profonde inspiration et se précipita au dehors. Elle n’était sortie que depuis quelques minutes mais déjà, c’était trop. Cette agitation urbaine, les passants pressés, l’impolitesse, les visages maussades, les sirènes assourdissantes… Tout ce tintamarre environnant l’oppressait au plus haut point. Le regard des passants, elle n’y faisait plus attention. Ceux qui vous épient discrètement, ceux qui vous dévisagent, ceux qui vous détaillent de la tête aux pieds sans vergogne, tous ces comportements qu’elle trouvait un tantinet impoli, elle n’y faisait plus attention. Mais les sans-abris, eux, elle les voyait. Elle avait plutôt bon cœur et n’hésitait généralement pas à donner lorsque l’occasion se présentait, mais parfois, quand un énergumène un peu trop agressif se présentait à elle, il lui devenait difficile de garder son calme. Si d’aventure un passant, fusse-t-il sans abri ou non, lui demandait quelque chose sans politesse aucune, elle s’empressait de mettre les points sur les « i ». Il arrivait que certains, aimant la boisson plus que de raison, l’insultent ouvertement, et dans ces moments-là, la jeune fille polie qu’elle était se transformait presque en sauvageonne. Il y en avait d’ailleurs un qui en avait déjà fait les frais. C’était en automne. Elle revoyait les feuilles qui embrasaient la pelouse humide de leurs milles teintes orangées. Elle se tenait près des machines à café, dans le couloir du bâtiment. Elle discutait joyeusement avec ses amies, entre deux cours, lorsqu’elle l’aperçu au loin. « Ah non… pas lui… » pensa-t-elle. Elle pouvait reconnaître sa silhouette et sa démarche chancelante entre mille. C’était Daniel. Il était connu comme le loup blanc sur le campus, certains l’appréciait, d’autres moins, elle, pas du tout. Depuis maintenant six ans, elle avait eu l’occasion de se faire une idée sur le personnage. Il était sans abri, cela sautait aux yeux. Son allure n’était pas très engageante. Tout portait à croire qu’il vivait dans la rue, ou en tous les cas pas dans un endroit équipé d’une salle de bain. Plus tard, elle apprit qu’il vivait en fait sur le campus. Toute la sainte journée, il arpentait les bâtiments, à la recherche d’âmes charitables. Il avait établi un campement de fortune entre deux buissons, à la vue de tous. C’était triste, injuste, mais c’était comme ça. Et qu’y pouvait-elle ? Elle était tout à fait disposée à lui venir en aide, en lui donnant de quoi se sustenter, ou quelques pièces, mais elle n’allait quand même pas l’inviter à dormir chez elle. D’autant que son attitude laissait vraiment à désirer. A chaque fois c’était pareil, il s’approchait, ordonnait, insultait. Au cours de ces six années passées à l’université, elle avait eu à faire à lui bon nombre de fois. Mais son comportement avait changé depuis leur première rencontre. Au début, elle s’était efforcée de garder son calme et de rester polie, mais voyant que la diplomatie n’était pas la meilleure des solutions, elle finissait souvent pas devenir grossière en retour, et cela lui plaisait. Arracher cette étiquette de petite fille modèle qui lui collait à la peau, pour remettre ce malotru à sa place lui procurait un sentiment de victoire. Bien sûr, la condition des nécessiteux lui importait, mais se faire insulter gratuitement, c’était hors de question. Quelques fois, quand elle se trouvait avec quelques étudiants qui rencontraient Daniel pour la première fois, et qu’elle répondait avec encore plus de violence et de vulgarité à ses paroles, tous semblaient choqués. Elle se justifiait toujours en expliquant le mode opératoire de Daniel et son manque de bonnes manières. C’était presque devenu un jeu, quand elle l’apercevait au loin, elle espérait presque qu’il vienne vers elle et qu’il se mette à l’insulter pour qu’elle puisse lui rendre la monnaie de sa pièce. Et en ce bel après-midi d’automne, près des machines à café, elle l’aperçut à nouveau. Il alla d’abord demander à quelques étudiants de lui acheter un café, mais sans succès. Il essayait avec tout le monde et tenta bien évidemment sa chance auprès d’Augustine et de ses amies. « Y’a pas quelqu’un qui peut m’acheter un café ! Un café, achète-moi un café là ».
– « PARDON ? » s’écria Augustine.
– « Alors déjà, on commence par bonjour, et ensuite, vous ne croyez tout de même pas que je vais vous offrir un café compte tenu de la façon dont vous me le demandez ? Si vous aviez été poli et courtois, s’aurait été d’accord, mais là, n’y comptez pas ! » ajouta-t-elle.
– « Vous croyez que vous êtes au-dessus de moi, c’est ça, vous êtes tous les mêmes, bande de petits c*** etc etc etc. »
Daniel clama l’injustice et la persécution. Tout le monde regardait le groupe des filles. Personne ne comprenait ce qu’il se passait. Pas même Daniel. On pouvait voir sur son visage qu’il n’avait pas l’habitude de ce genre de réponse. D’ordinaire, les étudiants faisaient semblant de l’ignorer ou lui donnaient gentiment ce qu’il demandait. Il continua de crier et commença à donner des coups de pieds dans la poubelle. Augustine se demanda ce qui allait se passer. Elle ne voulait pas que la situation dérape, et décida finalement de lui acheter son café.
– « C’est bon je vous l’achète votre café, parce que je suis gentille, mais franchement vous ne le méritez pas du tout. Un comportement pareil c’est intolérable, d’autant que c’est à chaque fois pareil. Nous, on n’y peut rien à votre situation, c’est triste mais ce n’est pas une raison pour agresser les gens. » dit-elle le feu aux joues.
– « Sans sucre !!!! » hurla-t-il.
La machine terminait de remplir le gobelet. Daniel s’était assis sur l’un des bancs un peu plus loin. Augustine lui signala que le café était prêt en lui indiquant du doigt la machine. Daniel ne trouva rien de mieux que de lui faire un signe de la main, comme pour appeler le serveur pour avoir un peu plus de pain.
– « Je veux bien être gentille mais je ne suis pas votre domestique, je ne vais tout de même pas vous le servir non ! Là vraiment vous abusez… »
Après moult tergiversions, il était finalement venu chercher son café et s’en était allé sans aucun remerciements. A chaque fois qu’elle croisait un sans-abri, elle pensait à Daniel. Voilà maintenant qu’il se mit à pleuvoir. Quelques gouttes. De grosses gouttes. Des trombes d’eau. Paris by pluie, ce n’est pas vraiment génial. Surtout pas pour Augustine. Mais voilà, il fallait bien continuer sa route, le rendez-vous de 9h30 n’attendrait pas. Elle accélérait le pas, comme pour éviter les gouttes. Le parapluie. Voilà à quoi on reconnaît les prévoyants. Ses cheveux commençaient à ruisseler et elle s’inquiétait déjà pour son maquillage. « Superficiel » direz-vous. « Essentiel » dirait-elle. Il n’y avait pas que ses peintures de guerre qui la préoccupaient. Il y avait autre chose. La pluie annonçait toujours leur venue. Elle tremblait. Son allure avait considérablement ralenti. Elle avait le pas hésitant. Elle ne parvenait pas à se contrôler, son corps tout entier entrait en état de crise. Il lui fallait inspirer et expirer avec effort pour apaiser les signaux de détresse qu’envoyait son cerveau à ses membres. A mesure qu’elle avançait, les yeux rivés sur le miroir d’eau qui nappait l’asphalte, la peur l’envahissait un peu plus. C’était même plus que de la peur. Elle était terrifiée. Terrifiée à l’idée d’en croiser. Elle tourna à droite et emprunta la dernière ruelle qui lui restait à traverser pour arriver à bon port. Mais soudain, elle poussa un cri strident et sursauta. Il y en avait partout. Ils se trainaient avec cette lenteur qui les caractérise le long de la route. Elle se mit à pleurer et dans un élan de panique rebroussa chemin en courant… Maudits escargots !